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Le post-post… modernisme de Markus Gabriel ou le stade du chasseur-cueilleur

Première publication, octobre 2014 (révisée août 2015)

Le « nouveau réalisme » 1

Le livre de Thomas Nagel, Le point de vue de nulle part publié en 1986[1], commence ainsi : « Ce livre parle d’un seul problème : comment combiner la perspective d’une personne particulière à l’intérieur du monde avec une vue objective de ce même monde susceptible d’inclure la personne et son point de vue. C’est un problème que rencontre tout être vivant qui possède la capacité et la tendance à transcender son point de vue particulier et à concevoir le monde comme un tout. »

Près de 30 ans plus tard, un « jeune philosophe »  présenté par les media comme la « figure de plus en plus remarquée du paysage philosophique mondial »[2]… et qui, plus est, «  maîtrise près d’une dizaine de langues, dont le français, le chinois et le grec ancien[3] », reprend le questionnement du philosophe de New-York et, sans atermoiement, règle le problème : « Tout existe excepté le monde ! ». Mais qu’est-ce cela veut dire que le monde n’existe pas ? L’auteur Markus Gabriel nous l’explique et en tire les conséquences. D’un point de vue ontologique, on peut se demander s’il s’agit là vraiment d’une bonne nouvelle !

Markus Gabriel

On pourrait, à première vue, se réjouir de voir paraître à l’adresse du grand public un livre de philosophie qui, tournant le dos au post-modernisme et à son bras-armé, le constructivisme, revient au réalisme sous une forme dite « nouvelle ». Le problème est que pour opérer ce retour, si l’on croit l’auteur, il nous faudrait, une bonne fois pour toutes, en finir avec l’ambition de vouloir rendre compte de la structure fondamentale de la réalité considérée comme un tout. C’est que pour Markus Gabriel, le monde n’existe pas.

Le « nouveau réalisme »[4], dont se revendique l’auteur, s’inscrit dans une double rupture : d’abord avec la métaphysique puis le constructivisme. Gabriel définit la métaphysique comme la théorie qui « est censée décrire la réalité du monde, et non la manière dont le monde se manifeste à nous » (p. 11). Quant au constructivisme, il est l’idée qui soutient que les choses n’existent que comme elles se présentent à nous. Chercher alors à se déprendre du post-modernisme ne consiste pas pour Gabriel à renouer avec la métaphysique – dont le constructivisme n’est pour lui qu’une variante. En effet, le philosophe de Bonn entretient, tout au long de son ouvrage, un « ni-ni » lancinant (« ni constructivisme – ni métaphysique »), qui doit permettre de nous extraire de cette double impasse philosophique et de retrouver le juste chemin susceptible de donner un sens à nos existences. C’est que, selon lui, en simplifiant inutilement la réalité, la métaphysique et la post modernité échouent : monde privé de spectateurs pour l’une (la métaphysique) et monde de spectateurs pour l’autre (le constructivisme post-moderne).

La thèse centrale – le titre du livre est explicite – soutient donc que le monde n’existe pas et l’auteur, en trois chapitres nous délivre une démonstration susceptible d’apporter de bonnes raisons d’y adhérer. Ensuite, un long quatrième chapitre installe le « nouveau réalisme » comme alternative à l’image hégémonique du monde des sciences de la nature (qui se nourrissant de scientisme et autre réductionnisme ne serait que fausseté). Enfin, trois chapitres balayant les champs de la religion et de l’art et pour le dernier faisant l’éloge de la télévision clôt l’ouvrage au propos pour le moins ambitieux. Je n’évoque dans ce billet que la thèse centrale du livre. Deux billets suivront celui-ci : « Le nouveau réalisme II » répondra à Markus Gabriel et le troisième, « Le nouveau réalisme III » sera une recension du livre de Maurizio FerrarisManifeste du nouveau réalisme, qui vient de paraître chez Hermann.

markus gabriel

*

C’est quoi, au juste, le monde ? Le sens commun aura tendance à dire que le monde est la totalité des choses qui existent. Wittgenstein, dès le début du Tractatus logico-philosophicus précise :

(1) Le monde est tout ce qui a lieu.

(1.1)   Le monde est la totalité des faits, non des choses.

A quel monde avons-nous vraiment à faire lorsqu’il n’est pas la totalité des choses (ce bureau, tous les crayons, les livres et les arbres, les animaux, etc.) ? Que le crayon soit posé sur le bureau ou que le chat soit grimpé dans un arbre, voilà des faits. Gabriel distingue quant à lui, en plus des faits, les « choses », entités matérielles, des « objets » qui ne se déploient pas nécessairement dans l’espace et le temps. Les objets des souvenirs par exemple n’existent pas sous le mode matériel. Des objets peuvent aussi être rêvés, des « licornes en uniforme de police sur la face cachée de la lune », ça existe, insiste Gabriel ! En fait, le monde est bien plus grand que l’univers qui n’est qu’une « province ontologique » du monde. En revanche, ce qui n’existe pas c’est le monde comme entité censée comprendre tout. On l’aura compris, c’est la thèse souveraine : le monde n’apparaît pas dans le monde. Donc le monde n’existe pas.

Pour Gabriel, le monde est organisé en domaines d’objets. Il est le domaine d’objets qui contient tous les domaines d’objets. C’est qu’il y a beaucoup d’objets et de domaines d’objets dans le monde et l’univers, même s’il est de taille impressionnante, n’en est qu’un parmi beaucoup d’autres. Et puis beaucoup de domaines d’objets sont aussi des domaines de parole. Quelques domaines d’objets ne sont d’ailleurs que des domaines de parole. Le monde n’est donc ni la totalité des objets ou des choses ni la totalité des faits. Il est, selon la formule de Heidegger, le « domaine de tous les domaines ».

Pour raffermir ce cadre ontologique, l’auteur lance alors ses premières critiques contre ce qui semble être la visée principale de son travail : l’image du monde des sciences de la nature. Gabriel l’affirme, le domaine de la science, que l’on nomme « univers », n’est qu’un domaine parmi les autres. Alors penser que ce qu’elle dit de nous serait vrai, que nous ne serions, par exemple, qu’un amas de particules qui se prendrait pour un être humain, c’est vraiment sombrer dans le néant (p. 37). Parler de particules ou de cordes vibrantes à propos d’objets qui ne sont pas du domaine de la science est précisément, selon l’auteur, l’exemple-type de la cause de la perte du sens (p. 43). La physique est aveugle à tout ce qu’elle n’étudie pas, souligne le philosophe. D’autres objets qui ne sont pas du domaine de la physique existent, martèle-t-il. Toutefois, pour asseoir l’existence de ces entités, il faut argumenter contre la thèse matérialiste[5] (et en sous-main contre toute métaphysique). Ainsi à des questions qui constituent l’un des foyers les plus discutés en philosophie contemporaine de l’esprit et qu’il formule ainsi, « Comment expliquer que des états du cerveau soient certes matériels, mais se rapportent, sous forme d’objets imaginaires, à des objets matériels ? Comment des objets matériels peuvent-ils parler de quelque chose qui n’est pas matériel ? » (p 47), Gabriel, expéditif, répond  que la thèse matérialiste porte en elle une contradiction. Pour l’auteur, matérialisme et éliminativisme ne semblent pas devoir être discernés. On peut alors exprimer l’argument de Gabriel de la manière suivante :

  1. Le matérialisme est une pensée qui affirme que tout est matière.

  2. Pour affirmer (1), il faut reconnaître l’existence d’une pensée qui n’est pas de la matière.

  3. C’est contradictoire.

Vient ensuite la confirmation que le matérialiste qui cherche à étayer sa thèse ne peut pas aboutir puisqu’il s’auto-réfute :

  1. Tout est matière.

  2. Ce qui rend vrai (1) est un état physique (neuronal) du cerveau du matérialiste.

  3. Une pensée n’est pas vraie du fait qu’elle est un état du cerveau. La vérité d’une proposition n’est pas identique au fait que quelqu’un se trouve dans un certain état neuronal. Et comme une proposition philosophique qui traite de la vérité doit être vraie selon ses propres critères…

  4. Le matérialisme n’est pas une pensée matérialiste.

On l’aura compris, pour se délivrer du diktat du physicalisme et du matérialisme, il faut rompre avec l’hégémonie de cette « province ontologique » du monde de la science qui prétend nous dire tout ce qu’il est. Si l’argument apparaît dans sa rude simplicité – et l’on peut sûrement lui apporter quelque objection et je le ferai dans le prochain billet -, il dégage cependant la voie pour « une analyse sans parti pris de ce qui existe » (p. 185). Mais laissons pour l’heure le matérialisme, qui est un point de vue métaphysique qui présuppose l’existence du monde comme un tout, et considérons la conséquence de cette conclusion pour l’ontologie.

*

Qu’il n’y ait qu’une substance, un « superobjet » comme l’écrit Markus Gabriel, n’est donc pas l’option métaphysique qu’il soutient. Si le monde n’existe pas, on ne peut être moniste. Le « superobjet »  du monisme serait la somme méréologique de toutes les propriétés… et la sentence de Gabriel est définitive : c’est faux ! « Il [le monisme] est même nécessairement faux. » (p. 88)  Quant à être dualiste… ?  « Pourquoi deux [substances] et pas vingt deux ? » (p. 84) s’exclame-t-il. Le monde comme « domaine de tous les domaines » est, pour lui, pluraliste.

Si le monde n’existe pas il y a bien cependant quelque chose qui arrive. Ce quelque chose arrive dans un domaine et apparaît dans un champ de sens, explique l’auteur. Quand il considère sa main gauche par exemple, il se dit que c’est une main et que c’est aussi un assemblage de particules. Elle pourrait pareillement être un ustensile pour porter des aliments à la bouche. Ainsi, selon le champ de sens, la main du philosophe sera alors soit un objet du domaine de la science physique (assemblage de particules), ou un autre du domaine de la biologie (un membre antérieur d’Homo Sapiens) ou encore un objet du domaine de la cuisine (ustensile), etc. « Exister » ne consiste donc pas pour un objet à avoir certaines propriétés mais à apparaître dans un champ de sens (p. 103). Voilà donc ce qui existe : tout ! Et ce « tout », d’une insondable diversité, apparaît dans des champs de sens. « Les champs de sens sont les unités ontologiques fondamentales. » (p. 75).

L’introduction des champs de sens est donc ce qui permet à l’auteur d’écarter définitivement le monde comme un tout. En effet, puisque l’existence est conditionnée à l’apparition dans un champ de sens, aucune pensée sur le monde « comme un tout », puisqu’il est impossible qu’il apparaisse dans un champ de sens, ne porte de condition de vérité. Bref, « Tout ce qui existe, tout ce qui apparaît, témoigne finalement que le monde n’existe pas » (p. 114).

En effet, si l’existence est toujours une « existence dans un champ de sens spécifique » (p. 129), il nous est impossible d’adopter ce fameux « point de vue de nulle part » dont parle Thomas Nagel. Nous sommes toujours situés quelque part et ne contemplons jamais la réalité depuis nulle part. De cette impossibilité de pouvoir nous décentrer, Gabriel conclut que l’image scientifique du monde est totalement fausse (p. 147). Elle est fausse car il n’y a pas, dans le monde de Gabriel, de suprématie d’un domaine sur les autres. Il écrit :

 « Les sciences ne livrent pas d’explication du monde, elles expliquent tout ce qu’elles savent déchiffrer, une molécule, une éclipse de soleil, une ligne dans un roman ou une faute de logique dans une argumentation. Prendre conscience que le monde n’existe pas nous aide à nous approcher de la réalité et à comprendre que nous sommes des êtres humains. C’est un fait que les humains se meuvent dans l’esprit. » (p. 192).

Et quand le naturaliste, selon lui, affirme que rien ne saurait exister en dehors de son domaine et que tout le reste est une illusion, il commet une double erreur : ontologique et épistémologique. Erreur ontologique : ce qui existe est immensément plus vaste que ce que le naturaliste nous donne à voir. Erreur épistémologique : son point de vue de nulle part est inaccessible.

L’éternel retour du « réalisme », ici la tendance artistique des années 60

*

Mais où cette désarticulation du monde peut-elle bien nous conduire ? Gabriel parle de « bonne nouvelle » et de « pensée consolatrice » et à l’issue de nos réflexions, de « rire libératoire » (p. 276-277). Mais ce démantèlement du « tout » ne traduit-il pas une méfiance envers le réalisme même dont se prévaut l’auteur en le certifiant de « nouveau » ?  Le réalisme peut-il vraiment se résumer à dire et à redire que tout existe sauf le monde ? Etre réaliste ne consiste pas à seulement à affirmer que « la réalité existe ! » Et à quoi peut bien servir cette idée que le monde n’existe pas, qu’il n’y aurait que des champs de sens qui prolifèrent, se croisent et se décroisent et au sein desquels émergeraient des objets ? La réponse de Gabriel est simple : renoncer enfin à toutes les représentations du monde – toutes fausses évidemment ! – et en finir avec la plus prétentieuse d’entre elles : l’image des sciences de la nature.

La représentation scientifique du monde, ce nihilisme moderne (p. 193) serait donc un échec.[6] Mais comment prétendre que certaines choses « sont » et réduire ce que nous dit la science à un champ de sens digne d’un magasin d’objets trouvés au milieu d’autres champs de sciences dans lesquels on trouve des licornes et autres chimères ?

Dans cette ontologie, qui par définition est sans substrat, il est donc vain de vouloir rechercher un principe organisateur qui relierait le tout. Le monde – explosé, éclaté, éparpillé parmi les champs de sens – n’existe pas. Reste alors à chacun à faire surgir ses propres objets dans la profusion de champs de sens… Mais qu’est-ce que tout cela veut dire ? Peter Simons suggère, qu’en métaphysique, l’on commence par une première approche qu’il nomme le stade des « chasseurs-cueilleurs. On rassemble autant de sortes de différents objets putatifs que l’on peut trouver. »[7] Ensuite, il s’agit de trier, réduire, voire éliminer certains d’entre eux, puis d’arranger le « tout » en un vaste système intelligible. Gabriel n’apparaît-il pas dans ce processus comme un chasseur-cueilleur qui regarde sa pléthore d’objets qui s’entasse et pour laquelle il se refuse à fournir le moindre arrangement ? La négation du « tout » du monde ne conduit-elle pas à renoncer à toute idée de progrès en philosophie ? Mais n’est-ce pas là une thèse centrale du post-modernisme avec lequel Gabriel voudrait rompre ? Alors, est-il vraiment possible que le monde n’existe pas ? Qu’aucun principe d’unité ne maintienne les choses ? Que nous ne puissions pas nous atteler à la tâche d’avoir à dresser un inventaire du monde ? D’identifier les catégories sous lesquels tombent les objets, les entités ? Pourquoi devrait-on mettre fin à une discipline, qui soit en quête des invariants dans tous les domaines afin de les appliquer à tous les domaines de l’être ? Pour le dire autrement, peut-on raisonnablement se débarrasser de la métaphysique ?

Le prochain billet, qui essaiera de répondre à quelques unes de ces questions, sera consacré au réalisme métaphysique.

Références

[1] The View from Nowhere, Oxford University Press, traduction française S. Kronlund, Le Point de vue de nulle part, L’éclat,‎ 1993.

[2] http://www.lesinrocks.com/2014/09/30/livres/markus-gabriel-existe-excepte-monde-11526996/

[3] http://www.franceculture.fr/personne-markus-gabriel

[4] « Le nouveau réalisme est peut-être l’unique mouvement philosophique dont on peut exactement déterminer la date de naissance : c’était le 23 juin 2011 à 13h30 au restaurant “al Vinacciolo”, 29 rue Gennaro Serra, à Naples. » écrit Maurizio Ferraris dans un article de 2013 et que vient de traduire J-M. Monnoyer et que l’on peut lire sur le blog du Séminaire de Métaphysique de l’université d’Aix-en-Provence.

[5] Le physicalisme « affirme que tout ce qui existe figure dans l’univers et peut ainsi être étudié par la physique ». Le matérialisme, quant à lui, est l’affirmation que tout est matière.

[6] Attention, la critique de Gabriel n’est pas une critique de l’activité de la science mais de sa prétention à donner une image absolue de ce qu’est la réalité.

[7] « Pourquoi presque tout est une entité », dans La Structure du monde, objets, propriétés, états de choses, renouveau de la métaphysique dans l’école australienne de philosophie, p. 266, Vrin, 2004.

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(5 commentaires)

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  1. sebrider

    COMMENTAIRE : sur la caricature du matérialisme, sur Makus Grabriel et son réalisme métaphysique, sur l’abstraction, le dialectique et la logique complexe

    Votre article ci-dessus dit que « Le matérialisme, quant à lui, est l’affirmation que tout est matière. ». Or, cela n’est pas matérialiste. C’est une caricature du matérialise lancér par les anti-matérialistes et par quelques uns se proclamant du matérialisme sans en être véritablement puisque restant dans un profond idéalisme.

    Je vous envoie au livre de Pascal Charbonnat sur « L’Histoire des Philosophies Matérialistes » (Kimé, 2013) dont voici la liste des philosophes matérialistes : http://www.wikirouge.net/Philosophes_matérialistes. Il y manque le détail des divers matérialistes classés dans « Autres matérialistes ».

    Pour ma part, par mes études en science de la terre, je suis allé aux philosophes scientifiques de conception matérialiste et dialectique. Je les définis comme la lignée scientifique d’Hegel : Karl Marx, Lev Vigotsky, Paul Langevin, henri Wallon, JBS Haldane, Stephen Jay Gould, Alexandre Zinoviev, Efitchio Bitsakis, Richard Lewontin.

    cf : http://www.wikirouge.net/Bibliographie_sur_le_matérialisme_dialectique (la fondation, la défense et le renouveau dialectique en science)

    Ce « nouveau réalisme » que je découvre me donne l’impression d’être un sensualisme à l’idéologue spiritualiste, Victor Cousin. Bien que Gabriel ait lu Hegel, il ne semble pas comprendre non plus les contradictions qui sont pourtant un principe dialectique d’Hegel et de sa lignée scientifique. Dans la sphère de la science de la terre, ces contradictions sont visibles dans la nature.

    Nature, homme, monde ou le tout sont des abstractions. Mais, ce qui les définit est l’ensemble de leurs éléments et de leurs phénomènes découverts et à découvrir. Ce n’est jamais donc fini.

    En science, l’abstraction n’est pas l’opposition entre l’abstrait et le concret. Abstrait et concret sont dialectiquement liés. L’abstraction permet de s’éloigner de la réalité concrète, réduite à nos sens (empirisme, observation), afin de définir les phénomènes globaux constituant ainsi un cadre théorique. L’abstraction peut se définir comme un processus mental de décomposition/classification mais de telle manière que chaque partie du tout (unité de base ou cellule) soit significative et représentative au tout (sphère) et vice-versa. L’abstraction est une méthode du passage de l’abstrait au concret. Ou pour dire autrement, selon Paul Langevin, « Le concret est l’abstrait rendu familier par l’usage. ».

    On peut concrétiser ça par l’étude de lame mince en science de la Terre. Ainsi, la représentation finale de l’étude des lames minces (cellule ou partie du tout abstraite) doit-être représentative et significative au bassin (le tout, la sphère) où a été récolté les échantillons, et vice versa. Si, un simple élément existant dans une seule lame mince n’a pas été vu, alors la conclusion sur la nature du bassin sera fausse.

    Comme je l’ai remarqué par cet autre article, http://www.lesinrocks.com/2014/09/30/livres/markus-gabriel-existe-excepte-monde-11526996/, Gabriel est un sensualiste. C’est également un anti-matérialiste. D’ailleurs, il va à la chose en soi. Il s’oppose comme moi à l’immanence absolue des matérialistes obtus et des structuralistes mais semble aller à la stricte transcendance. Chez moi, la transcendance est une immanence à découvrir en élargissant le cadre de l’objet d’étude, et la subjectivité fait partie de l’objectivité (cf aussi Max Weber).

    Sinon, ce « nouveau réalisme » du Markus Gabriel restent dans un cadre idéaliste bien qu’il veut s’en détacher. Ca reste encore très en dessous des études d’Alexandre Zinoviev sur la logique et la méthodologie scientifique (cf Foundations of the logical theory of scientific knowledge (Complex Logic), 1973). De ce point de vue, les soviets des années 60 sont bien plus avancés que les occidentaux (structuraliste, empiriste, matérialiste obtus) même encore aujourd’hui.

    La logique complexe est « une discipline qui [englobe] comme objet d’étude les problèmes de logique, de gnoséologie, d’ontologie, de méthodologie, et de dialectique ainsi que d’autres matière qui touchent aux problèmes généraux du langage et de la connaissance. » (Zinoviev, A. (1991). les confession d’un homme en trop (p. 316-317). Folio.)

    Sur le réalisme, on peut aussi lire le livre en français d’Efichios Bitsakis qui proclame un nouveau réalisme scientifique : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=10885 ou encore Franck Varenne, Théorie, réalité, modèle : http://www.materiologiques.com/Theorie-realite-modele .

    SL

  2. francoisloth

    Merci pour ce commentaire très riche – et pour ses nombreuses références. Je veux simplement préciser l’usage du terme « matérialisme ».

    Le livre de Pascal Charbonnat est un ouvrage imposant et vraiment intéressant sur l’histoire du matérialisme et je vous remercie d’en rappeler la référence. Le terme « matérialisme » dans cet article est à entendre comme quasi-synonyme d’un autre terme : le « physicalisme ». Dans certains articles ou livres de philosophie analytique, ils sont interchangeables. « Physicalisme » est plus récent (cercle de Vienne – années 30). Le matérialisme, en l’occurrence dans cet article, est une thèse métaphysique. Un certain nombre de philosophes « physicalistes » usent du terme « matérialisme » pour décrire leur théorie. JJC Smart par exemple à propos de l’identité esprit/cerveau.

  3. Debra

    Bonjour.
    C’est par Alain, et Rumeur d’Espace que j’arrive ici, n’étant pas philosophe, mais surtout littéraire, ayant été formée en psychanalyse par la lecture de grands auteurs (Freud, surtout, mais Lacan, un peu, ainsi que d’autres), la fréquentation de mes pairs, et une clinique psychanalytique que je n’ai plus, n’exerçant plus…
    Comme nous ne vivons pas vraiment dans le même monde, avec les mêmes mots, j’ai suivi tant bien que mal votre présentation néanmoins intéressante, qui m’évoque dans un.. relatif désordre les observations suivantes :
    Quand Freud pratique des dissections anatomiques, (pratique qui remonte au moins à la Renaissance, dans les ateliers de peintres), afin de localiser des lésions pouvant expliquer/rendre compte de « pathologies/dysfonctionnements » chez des patient(e)s hystériques, il ne trouve pas de lieux… matériels qui expliquent dans une correspondance terme à terme les symptômes des patient(e)s.
    Et c’est un scandale qu’il ne trouve pas ces lieux.. matériels pour expliquer…
    Je crois que ce qui m’intéresse à l’heure actuelle, c’est moins la question de savoir si UN JOUR… « on » parviendra à trouver les lieux matériels pour y…fixer… les lésions que de m’interroger sur pourquoi c’était un scandale à l’époque, et.. pourquoi c’est toujours un scandale, d’ailleurs.

    Mon propre père pratiquait des dissections en tant que médecin légiste dans un contexte que son époque traitait de « scientifique ». Ses conclusions étaient « scientifiques » pour son époque (de 1950-1982), et il était très respecté parmi ses pairs (scientifiques). Mais il était croyant et pratiquant EN MEME TEMPS qu’il était scientifique dans un monde qui ne voyait pas de.. contradiction entre sa foi religieuse et sa pratique scientifique (je précise qu’il n’était pas français, vivant en France, c’est important).
    Cela me coupe le souffle de constater que dans l’espace de deux générations à peine, il est devenu de plus en plus impensable qu’un scientifique puisse avoir une foi religieuse quelconque, ET la pratiquer en communauté. Cela s’appelle, je crois, une exclusion. Et cette exclusion ne fait aucun bien aux scientifiques qui portent la pensée scientifique sur leurs épaules. Même si l’exclusion reste un acte fondateur (L’acte fondateur ?), celle-ci renverse la pensée scientifique, la faisant passer de pensée résistante au dogme, à la place… d’un nouveau dogme…
    Ce renversement n’est pas tant le fait de ceux qui se disent « scientifiques » dans l’exercice de leurs activités, mais de la place que prend ce qui est devenu « lascience » dans les coeurs et.. LES AMES ? des hommes et des femmes du grand public, du corps social.
    Octave Mannoni dans un livre que je chéris, « Clefs pour l’Imaginaire » s’interroge sur les conséquences quand un sujet (et une société ?) renvoie(nt) la croyance (ne parlons pas de la foi ici) aux dupes. L’article s’appelle « je sais bien mais quand même », et il examine les différents champs de la.. pensée humaine, prise dans les rets du va et vient constant entre croire et savoir.
    Ce n’est pas parce qu’on… croit qu’on sait, ou qu’on saura.. « tout », ou qu’on pourrait savoir… tout, qu’on arrive à faire disparaître le croire derrière le savoir. Pas du tout même. Même si, chez les psychanalystes que je fréquente très épisodiquement, il est toujours tabou de penser qu’on croit, ou que le patient croit…même s’il serait impossible de pratiquer la psychanalyse avec un patient sans que les deux protagonistes aient… une foi de base dans le processus, et des croyances qui s’appuient dessus.
    Par contre, comme le constate Mannoni, il se produit des modifications importantes dans la conscience de celui qui renvoie l’héritier de SA croyance infantile.. chez un/des dupe(s) tiers extérieurs. Il va de soi que celui dont la conscience est modifiée ne verra pas le même monde que celui dont la conscience n’a pas été modifiée.. de cette manière…et je ne parle pas de lésions ici.
    En attendant, comme je dis à mon ami Alain, je ne peux que m’interroger sur ce que nous devenons, et sommes devenus… « grâce » aux ??!!! mots qui nous traversent, et nous parlent. (Un petit exemple : le mot « tout » est une bombe qui, la plupart du temps, fait exploser la capacité de pensée de ceux qu’il… traverse. Logique : à sa façon, il convoque l’absolu.)
    Freud était un savant savoureux. Avec une belle langue.
    Le rapport sur le réchauffement climatique que j’ai lu sur un site hier était…exsangue…est-ce le sort ou le projet.. inconscient ? de la pensée scientifique de… se dématérialiser au point de NOUS rendre de.. « pures âmes » ? DE NOTRE VIVANT ?? A QUEL PRIX ??
    Et la philosophie ? Quel chemin prend-elle ?
    Merci d’avance de m’avoir lu.
    Cordialement.

  4. francoisloth

    Merci pour ce long commentaire.

    L’identification du lieu de certains symptômes, d’un point de vue neurophysiologique, progresse. Néanmoins, bien que l’on puisse identifier de façon de plus en plus précise les zones d’activités neuronales corrélées avec tel ou tel état mental, la thèse qui affirme que la propriété mentale est identique à la propriété physique pose toujours problème en philosophie de l’esprit.

    La question de la foi religieuse que vous évoquez implique l’existence d’une âme (cartésienne disons) qui n’a pas de propriétés physiques, autrement dit qui échappe à l’espace. Les thèses matérialistes aujourd’hui soutiennent qu’il n’existe qu’une substance physique. Néanmoins, certains philosophes défendent l’idée qu’une substance physique aura bien sûr des propriétés physiques (masse, etc.) mais aussi certaines propriétés que l’on ne pourra jamais réduire à des propriétés physiques, c’est-à-dire des propriétés mentales.

    La contradiction que vous évoquez entre la croyance religieuse et l’activité scientifique est un des termes du débat philosophique. Autrefois, ptoléméenne, la science et la foi pouvaient vivre en harmonie. Avec Galilée, les problèmes, on le sait, ont émergé. Avec Darwin, cela ne s’est pas arrangé. On peut prôner ce que le paléontologue Stephen J. Gould appelait un principe de « non-empiètement des magistères » ou au contraire, comme le défend le métaphysicien Alvin Plantinga, par exemple, que le conflit entre le théisme et la science est superficiel.

  5. Debra

    Merci de m’avoir répondu d’une manière aussi claire, et compréhensible pour moi.
    Il me semble que la pensée de Freud résiste à une approche philosophique, et peut-être plus à l’heure actuelle qu’au moment où Freud essayait de fonder le caractère scientifique de la psychanalyse (à mon avis, une démarche compréhensible sur le plan historique, mais.. malheureuse pour l’avenir de la psychanalyse à long terme).
    Je vous offre une petite trouvaille qui m’est chère.
    A ma connaissance le français est la seule langue occidentale à fonder sa manière d’organiser le monde, autour d’un verbe unique et… central, le verbe « voir ».
    Songez-y : « pouvoir, devoir, savoir, avoir » pour ne citer que les verbes en tête de liste qui ont une importance capitale pour la société française, et la civilisation occidentale au sens large.
    Je crois que nous ne pourrons jamais voir les multiples manières dont ce fait infléchit les sujets singuliers parlant la langue française, mais cela n’enlève rien à son impact.
    A mon avis.
    Et ce fait structure les débats autour du statut du matérialisme, évidemment…

    J’ai recommandé à mon ami Alain un roman d’Isaac Bashevis Singer, « Le Manoir » écrit au siècle dernier déjà. Singer dépeint la dérive de la Pologne après que les Russes détruisent l’ordre féodal autour de 1863. Une société traditionnelle basée sur la foi religieuse cède brutalement devant une nouvelle cosmogonie qui exige la foi… dans l’idéologie (les idées ?) en lieu et place de la foi en Dieu.
    Singer a-t-il lu Freud ? Je ne sais pas. Lacan ? Probablement pas. Mais il nous fait voir, encore une fois, comment les mots ont leur agenda, et parlent les hommes bien plus que ceux-ci parlent les mots…
    Rien que cette pensée là pourrait nous restituer un peu d’une humilité… noble qui nous manque à l’heure actuelle, au fur et à mesure que la nouvelle cosmogonie continue à se déployer dans nos vies quotidiennes…

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