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Le mental peut-il être en dehors de l’espace ?

 Première publication, janvier 2007 (révisée août 2015)

En dépit des difficultés rencontrées pour rendre compte de la relation entre les substances mentales et les substances physiques, Descartes veut principalement défendre la causalité mentale. La persévérance cartésienne qui soutient que le corps et l’esprit interagissent rend justice à notre conception intuitivement dualiste de la personne humaine. A la suite de Descartes, les philosophes qui tentèrent d’amender le dualisme, parurent moins préoccupés par la causalité mentale que Descartes. Il fallait trancher : ils sauvèrent le dualisme des substances.

Leibniz

En effet, les thèses parallélistes (Leibniz) ou occasionalistes (Malebranche) admettent dans leurs ontologies la substance pensante et la substance étendue. Cependant ces deux thèses, chacune à leur façon, affirment que notre impression que les esprits et les corps sont causalement liés n’est qu’une illusion. Une telle affirmation vient foncièrement contredire nos expériences de tous les jours. Il semble, en effet, manifeste que les événements dans notre cerveau affectent notre corps et au-delà de notre corps, le monde matériel. A l’inverse, les événements physiques se déroulant dans le monde ont, eux, un impact, par le truchement de notre corps, sur notre esprit.

On pourrait dire que la défense du dualisme des substances aura été plus forte que la préservation de la causalité mentale.

L’engagement puissant pour le dualisme des substances passe par la reconnaissance d’une marque spécifique pour le mental : son caractère non spatial. En effet, pour le dualisme cartésien, le mental est essentiellement non étendu. Aujourd’hui le prix métaphysique à payer paraît très lourd : il nous faut en effet penser qu’il existe des mondes possibles dans lesquelles les propriétés mentales sont instanciées par des choses non physiques, des choses non étendues, des choses sans une extension spatiale.

La marque cartésienne du mental est donc portée par le caractère non étendu de la substance pensante. Ainsi des choses qui ne seraient pas étendues, c’est-à-dire des choses non spatiales pourraient posséder des propriétés mentales. Pourquoi pas ! On peut, en effet, concevoir que des anges existent et qu’ils peuvent avoir des désirs.

Dans notre monde actuel nous attribuons des propriétés mentales à des choses étendues. On peut ainsi penser que certaines choses particulières, qui ont l’attribut de l’étendue, comme les personnes, possèdent des propriétés mentales. Une personne peut éprouver des douleurs ou posséder certaines croyances. Ainsi, anges et personnes humaines peuvent avoir des propriétés mentales.

En revanche, si une chose possède une propriété physique, alors on ne peut dénier qu’il possède une caractéristique spatiale. Une chose de couleur verte ou de forme sphérique ne peut échapper à l’attribut de l’étendue. Autrement dit, une chose qui possède une propriété physique ne peut pas manquer de posséder l’attribut de l’étendue. Toutefois, une chose qui possède une propriété mentale peut manquer de posséder l’attribut de la substance étendue.

Comme on le voit, lorsque l’on affirme que le critère du mental pourrait être le non spatial, cela nous engage directement à considérer le dualisme des substances. Un tel critère n’est donc pas neutre. Il nous impose de prendre en compte sérieusement la substance mentale. Autrement dit, en acceptant la marque du mental comme non spatial, nous devons donc reconnaître cette idée comme compréhensive et cohérente. C’est aujourd’hui quelque chose de difficile.

Mais refuser ce coût métaphysique ne règle, au fond, pas grand-chose. Si, en effet, on veut maintenir la distinction entre le mental et le physique et que, contrairement à Descartes, on se refuse à faire entrer dans notre ontologie la substance non étendue, comment allons-nous différencier les propriétés mentales des propriétés physiques ? On pourrait répondre que des propriétés mentales sont des propriétés de la substance physique, mais en vertu de quoi une propriété mentale est-elle de type mental ? Le dualisme des propriétés ne déplace-t-il pas le problème cartésien ? Et deuxièmement, si contrairement aux occasionnalistes et aux parallélistes nous ne voulons pas abandonner l’interaction entre le corps et l’esprit et que nous prenons la relation causale d’un point de vue ontologique sérieux, comment les propriétés mentales confèreront-elles un pouvoir causal à leurs possesseurs ?

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