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Un corps qui pense

Je ne peux nier qu’une partie de ce que je suis entretient un lien particulier avec mon corps, voire que celui-ci me constitue, au moins en partie. Toutefois en écrivant cela, je ne suis pas loin de soutenir l’idée que je suis constitué de deux choses. C’est, en effet, une vieille habitude en philosophie de considérer qu’une personne humaine a un corps et un esprit et qu’un problème surgit lorsque, une fois la distinction conceptuelle bien établie, on cherche à comprendre la relation entre les deux entités postulées.

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En distinguant ainsi le corps et l’esprit, en les considérant comme deux choses différentes, la tradition a ouvert un vaste atelier de travail (appelé en anglais le Mind-Body Problem) pour plusieurs générations de philosophes, de commentateurs, de chercheurs, d’étudiants. C’est ainsi que certains estiment que la relation entre le corps et l’esprit est une relation de causalité[1]. Alors que d’autres, considérant que le corps et de l’esprit sont deux substances qui, en raison de leur nature, ne peuvent interagir font intervenir Dieu pour expliquer ce lien[2]. D’autres, remâchant l’idée que puisque l’esprit n’est pas matériel il ne peut avoir d’effet sur le corps soutiennent alors l’idée que le corps agit sur l’esprit, produisant la conscience, la pensée, les sentiments mais que l’esprit lui-même ne peut entraîner d’effet physique[3]. D’autres encore, face à la même difficulté, mais refusant la version pessimiste, à savoir que l’esprit ne peut pas agir causalement défendent l’idée que l’ « esprit » et le « corps » sont deux aspects d’un même genre de substance[4]. Et parmi tous ces philosophes qui travaillent dans le grand atelier, certains autres –  les idéalistes[5], en niant l’existence de la matière et les matérialistes éliminativistes[6], en niant l’existence de l’esprit – voudraient bien arrêter les travaux mais c’est sans compter l’opiniâtreté du dualisme.

Cartoons Chilshom 2

Le travail philosophique ressemble parfois à une activité répétitive qui non seulement consiste à remettre cent fois sur le métier son ouvrage mais à reprendre les choses au commencement. Dans le cas qui nous occupe, on peut se demander comment les personnes qui ne sont pas déformées par l’activité philosophique voient la chose. Ainsi à la question « Qui sommes-nous ? » ces personnes pourraient répondre que « les êtres humains sont des objets physiques ayant des pouvoirs psychologiques qui les distinguent d’autres objets physiques qui, eux, n’en ont pas. »

Mais comment à partir de cette simple affirmation peut-on devenir dualiste ? Peut-être que l’idée dualiste vient se former sur la perception de notre propre corps qui, en tant qu’objet entièrement physique, serait, au final, quelque chose comme une substance plus ou moins solide, plus ou moins compacte, une masse pesante plus ou moins souple. Le terme « physique » peut, en effet, nous faire songer à quelque chose qui n’a pas de vie et à propos de laquelle, il semble absurde d’attribuer de l’esprit. Mais pour peu que la chose s’anime – et là on est prêt à revoir notre idée qu’une chose matérielle pourrait ne pas avoir un esprit -, notre opinion peut changer. Toutefois, pour cela, il faudrait peut-être que cette matière possède quelque chose de plus que la totalité des éléments physiques qui la compose. Ainsi, cette chose animée au moyen de ce quelque chose de plus, et pour autant que cette chose soit un être humain nous apparaîtrait non seulement comme radicalement différente d’une chose simplement physique, mais celle que l’on aurait alors envie d’élever au rang de personne, ne se réduirait pas à cet objet physique qu’est son corps. En effet, comment un « pur » objet physique pourrait-il se mettre à penser ?

Face à la difficulté de pouvoir faire entrer le mental dans le monde physique, la tentation peut alors être grande de considérer que les entités mentales, comme les images, les idées, les sensations, etc. sont le produit d’événements physiques, des effets résiduels qui n’auraient aucun pouvoir causal. La réponse à la question « Qui sommes-nous ? » que nous donne le sens commun serait alors manifestement contrefaite et pourrait devenir quelque chose comme : « Les êtres humains sont des objets physiques ayant des états psychologiques qui les distinguent des autres objets physiques mais ces états psychologiques, qui sont des états plus ou moins continus de la conscience, ne sont que des effets d’événements physiques qui ne causent rien dans l’objet physique qu’est le corps. »

Il n’en demeure pas moins que l’esprit comme accessoire inefficace est difficile à accepter. Certes la science nous a habitué à remettre très souvent en cause notre sens commun mais comment pourrions-nous rendre intelligible que nos états conscients n’aient pas de pouvoirs causaux, que leur présence ou leur absence n’affectent en rien nos comportements ? La thèse épiphénoméniste soutient que les états mentaux sont les effets de certains états du cerveau. Le comportement volontaire observable ne serait que l’effet d’un état du cerveau. Que ce comportement soit ou non accompagné d’un état mental n’a alors nul besoin d’entrer dans l’explication – bref, que le mental est superflu !

Mais lorsque l’épiphénoméniste – qui est dualiste dans sa conception de la relation du corps et de l’esprit – affirme que c’est un état ou un évènement mettant en jeu le corps qui cause la pensée est-il plus cohérent que le dualiste interactionniste qui explique que la pensée peut être la cause d’un état ou d’un événement dans le corps ? La conception dualiste de la personne lorsqu’elle se heurte à l’impossibilité de faire une place causale pour le mental dans le monde physique trouve donc dans l’épiphénoménisme une porte de sortie. Mais s’agit-il d’une sortie ou d’une impasse, voire d’une confusion ontologique ?

Sans titre 4

Alors que certains traits du physique sont objectifs, observables et mesurables, les phénomènes mentaux se caractérisent par leur subjectivité et leur invisibilité. Néanmoins, un cadre ontologique rudimentaire nous permet de distinguer entre des objets physiques inertes, telle une pierre, et des objets physiques animés, tel un animal. L’une et l’autre de ces catégories partagent des traits objectifs, observables et mesurables mais seuls les objets physiques animés peuvent en plus être le sujet de phénomènes mentaux. Toutefois, les uns (les objets physiques inertes) et les autres (les objets physiques animés) ne peuvent s’ébranler en dehors des lois causales naturelles qui régissent le monde physique objectif, observable et mesurable. Ainsi, un phénomène mental subjectif et invisible tel un état de conscience, un désir, une pensée, une intention permettant à un objet physique animé d’agir en fonction d’un but, est, en vertu de sa constitution physique, assujetti aux lois causales naturelles. Dans ce cadre ontologique élémentaire, l’esprit apparaît alors comme une propriété de type mental (subjective et inobservable) qui peut conférer des pouvoirs causaux en vertu de traits objectifs, observables et mesurables qui caractérisent le domaine physique. Il en découle un matérialisme qui incorpore le mental à l’intérieur du domaine physique et donne aux objets physiques animés la faculté d’accéder au monde par la perception, façonnant ainsi nos croyances et notre connaissance.

On peut donc penser, lorsque l’on imagine qu’un simple objet physique qui serait un corps vivant, un rat, par exemple,  – animal pourvu d’un système nerveux compliqué -, sans que cela soit extravagant, que ce « simple » objet physique, dans certaines circonstances, ressente de la douleur ou éprouve la sensation de la faim. Mais sommes-nous pour autant enclin à le doter, d’un esprit comme une âme immatérielle ? On pourrait se dire que son système nerveux est bien suffisamment compliqué pour qu’on lui accorde la possibilité d’éprouver la faim ou de ressentir la douleur sans qu’il soit doté de cet ingrédient supplémentaire.

On peut même aller jusqu’à affirmer qu’un objet physique, si cet objet est un corps vivant, une personne humaine, par exemple, pourvu d’un système nerveux très compliqué et d’un cerveau puissant, peut « penser » sans qu’il soit doté d’un ingrédient supplémentaire.

Ainsi, les pouvoirs psychologiques que le sens commun accorde aux objets physiques que sont les êtres humains, comme avoir des sensations, des croyances, des désirs, etc. ne seraient rien d’autre que des états d’un corps, autrement dit des états de la matière.

Mais en a-t-on pour autant fini avec le dualisme ?

La pensée dualiste qui était sorti par la porte ne reviendrait-elle pas par la fenêtre ? En effet, alors que l’on peut dire d’une croyance qu’elle est vraie ou fausse, on ne peut dire qu’un état de la matière exprime une croyance vraie ou, relativement à une certaine sensation, qu’un état de la matière ressente la faim.

En effet, lorsqu’un matérialiste affirme que la sensation de faim est un certain état du corps descriptible en termes de concepts de la physique et de la chimie, par exemple, que la sensation de faim est une chute de la glycémie, localisées dans l’hypothalamus provoquée par un estomac vide et un niveau faible de glycogène dans le foie, le « est » de l’identité se trouve ici curieusement dissocié du désir d’ingurgiter de la nourriture, dissocié également de l’effet que cela fait de ressentir cette faim particulière. C’est pourtant essentiel à ce qu’est la faim. Mais est-ce que le fait qu’un certain état ne soit ni observable ni descriptible au moyen des méthodes habituelles de la physique, de la chimie ou de la biologie entraîne la fausseté du matérialisme ? Le caractère inobservable échappe, en effet, à l’instrument de la science mais ne nous impose pas de postuler une substance supplémentaire qui serait l’esprit ou l’âme.

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Un être humain a donc beaucoup de point en commun avec les autres objets physiques qui peuplent l’espace et le temps, en particulier avec ceux qui sont vivants, c’est-à-dire les autres animaux. Certes il est non seulement doté d’une conscience mais se montre aussi capable de penser, de délibérer, de faire des choix. Cependant, lorsque l’on se demande si des propriétés subjectives, échappant certes à la mesure mais conférant au corps de pouvoirs causaux, pourraient être portées par une substance en dehors de l’espace et du temps, on a décidément l’impression que ce qui est déjà difficile à comprendre sombre définitivement dans l’inintelligible. Ne devrait-on pas plus simplement conclure que puisque nous avons un corps, qui est un objet physique, que c’est lui qui pense, désire, fait des choix ?

Références

[1] Le dualisme interactionniste, défendu par Descartes.

[2] Le parallélisme soutenu par Leibniz et l’occasionalisme dont Malebranche soutient une version déterministe.

[3] L’épiphénoménisme vient se fixer, souvent par défaut, à un certain nombre de problèmes épineux de la philosophie de l’esprit : la causalité mentale, l’anomalisme de Davidson, les qualia, etc.

[4] Outre Spinoza, H. Feigl et T. Nagel posent une identité ontologique de l’esprit et du corps, mais une dualité épistémologique. La propriété mentale ne signifie pas la même chose que la propriété physique même si la première désigne une même réalité. Une réalité ; deux systèmes conceptuels pourrait-on dire ! (celui de la physique, de la chimie, de la biologie d’un côté et celui de la psychologie phénoménale de l’autre).

[5] Berkeley qui défend l’idée que la matière est une abstraction.

[6] Développé, entre autres par Patricia et Paul Churchland.

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