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Kim et l’émergence, Trois essais

Première publication, mai 2007 (révisée août 2015)

Les propriétés émergentes sont des propriétés nouvelles se manifestant au-dessus d’entités plus fondamentales et qu’on ne peut réduire aux propriétés de leur base.

3 essais sur l'émergence

L’émergence dont il est question dans les Trois essais sur l’émergence de Jaegwon Kim[1], n’est donc pas une émergence que l’on pourrait qualifier de « résultante » ou d’ « additive » et qui consisterait à n’être rien de plus que la somme des propriétés de sa base. Ainsi, la nouvelle propriété – la masse par exemple – qui émerge du meuble façonné par l’ébéniste et qui correspond à la somme des masses de ses parties, est certes nouvelle, mais pas au sens où le comprend l’émergentiste. L’exemple de la transparence de l’eau, en revanche, apparaît comme une propriété nouvelle émergente dans le sens où elle est complètement étrangère aux propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène. On pourrait, en effet, connaître entièrement les propriétés de l’oxygène et de l’hydrogène, mais ne pas savoir que lorsque ces entités se combinent d’une certaine manière, la substance nouvelle possède la propriété de la transparence.

Ainsi, l’ontologie émergentiste décrit un monde physique constitué de structures physiques simples ou composées. Cependant, pour ces dernières, ce qui les constitue ne sont pas de simples agrégats de structures simples. En effet, dans cette image métaphysique d’un monde stratifié par niveaux et s’élevant dans la complexité, chaque nouvelle strate voit naître une série de qualités nouvelles. Les propriétés nouvelles qui émergent de ces entités ne sont pas des propriétés structurelles dans le sens où elles seraient constituées par l’occurrence des propriétés et des relations des entités de la strate inférieure, non, elles sont nouvelles, parce qu’elles sont porteuses de nouveaux pouvoirs causaux primitifs.

Pour expliquer ce qu’est l’émergence et élucider les raisons d’un certain renouveau de la doctrine, Kim, à travers ses trois essais, examine la notion et la met face aux difficultés métaphysiques qu’elle génère : la nature du lien entre la nouvelle propriété et sa base, les pouvoirs causaux, l’image métaphysique d’un monde hiérarchisé. Si Kim se consacre ainsi à l’analyse puis à la critique de l’émergence, c’est que les propriétés mentales sont de bons candidats à l’émergence. On peut, en effet, supposer qu’éprouver une douleur, par exemple, émerge de l’activation de fibres C. Cependant, Kim n’est pas émergentiste. Son entreprise critique de l’émergence s’inscrit dans un chapitre plus général de son travail : le caractère intenable du physicalisme non réductible. Pour le dire brièvement, la thèse du physicalisme non réductible est un matérialisme qui postule l’existence de propriétés réalisées par ou fondées dans des propriétés physiques sous-jacentes, mais que l’on ne peut réduire à leur base. La thèse du physicalisme non réductible, si elle permet de rendre compte des propriétés mentales comme à la fois distinctes et déterminées du et par le mental, aura été la cible constante du philosophe soucieux de donner un contenu consistant à ces propriétés mentales.

Parmi les difficultés liées à l’introduction de la doctrine émergentiste, le problème central sur lequel Kim s’attarde dans son deuxième essai est celui de la « causalité descendante » (downward causation). En effet, les propriétés émergentes ne sont pas, pour les défenseurs de la doctrine, un épiphénomène. C’est-à-dire, que bien qu’on ne puisse pas les réduire, elles contribuent néanmoins à modifier causalement le monde. Ainsi, les propriétés émergentes ne confèrent pas seulement des pouvoirs causaux aux entités de la strate sur laquelle elles émergent, mais peuvent aussi affecter les entités du niveau inférieur. C’est pour cela que l’on dit que les structures émergentes sont engagées à la « causalité descendante ». Schématiquement la causalité descendante prend la forme suivante :

 

émergence

 

La propriété physique de base (ou de premier niveau) P détermine la propriété mentale émergente de second niveau M qui se trouve alors en rivalité causale avec P pour expliquer causalement P*, propriété physique de niveau bas.

La question qui se pose alors à l’émergentisme est celle du nouveau pouvoir causal de la propriété M ? Comment comprendre cette nouveauté ainsi que son caractère irréductible ? P peut-il faire le travail causal de M ? Et si P est suffisant pour causer P*, que devient M ?

La réponse de Kim, développée dans le deuxième essai de ce recueil, consiste à montrer, dans un style analytique clair, que s’il est crucial pour la cohérence de la doctrine que les propriétés émergentes possèdent leurs propres pouvoirs causaux, alors elles doivent affronter le problème de la causalité descendante. « Si la causalité descendante s’effondre, l’émergentisme s’effondre » conclut Kim.

Références

[1] Traduit de l’anglais par M. Mulcey, Ithaque, 2006, nouvelle édition, 2014.

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