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The Mind-Body Problem ? Non. Le problème de la viande qui pense !

Première publication, juin 2011 (révisée août 2015)

Des entités qui parlent de nous et qui, comme nous, s’étonnent de l’émergence de l’esprit sur des cellules vivantes. Et où il apparaît très intuitif que la pensée trouve refuge dans des machines qui regardent les organismes que nous sommes avec étrangeté – voire dégoût : They’re made out of meat !

Plus clean, plus aérien, plus limpide dans un ciel abstrait, le rêve d’une conscience débarrassée de sa pesanteur animale… un rêve pour David Chalmers[1], peut-être…

Voici une nouvelle écrite par Terry Bisson[2].

Ils sont faits de viande !

viande

« Ils sont faits de viande !

– De viande ?

– Oui, ils sont faits de viande.

– De la viande.

– Sans contestation possible. Nous en avons recueilli plusieurs, à divers endroits de la planète, que nous avons pris à bord de nos vaisseaux de reconnaissance pour les sonder d’un bout à l’autre. Ils sont complètement faits de viande.

– Impossible. Et les signaux radio ? Les messages envoyés vers les étoiles?

– Ils communiquent grâce aux ondes radio, mais les signaux ne viennent pas d’eux. Ils viennent des machines.

– Mais qui a construit ces machines, alors ? Ce sont leurs constructeurs que nous devons contacter.

– Ce sont eux qui les ont construites. C’est ce que j’essaye de te dire. La viande a construit les machines.

– N’importe quoi. Comment de la viande pourrait-elle construire une machine ? Tu veux me faire croire qu’il existe de la viande consciente ?

– Je ne veux te faire croire rien du tout, je te dis ce qui est. Il n’y a pas d’autre race consciente dans ce secteur que ces créatures, et elles sont faites de viande.

– C’est peut-être comme pour les orfoleis ? Tu sais, une intelligence basée sur le carbone qui passe par une étape viande ?

– Non. Ils naissent viande et meurent viande. Nous les avons étudiés sur plusieurs de leurs cycles de vie, ce qui n’a pas pris longtemps. As-tu la moindre idée de la durée de vie de la viande ?

– Epargne-moi les détails. Bon, ils ne sont peut-être viande qu’en partie. Comme les weddileis, tu sais : un cerveau de plasma électronique à l’intérieur d’une tête en viande.

– Non. Nous y avons pensé, puisqu’ils ont en effet une tête en viande comme les weddileis. Mais je te l’ai dit, nous les avons sondés. Ils sont viande d’un bout à l’autre.

– Pas de cerveau ?

– Si, si, il y a un cerveau. Sauf qu’il est fait de viande ! C’est ça que j’essayais de te dire.

– Mais alors… D’où vient la pensée ?

– Tu ne comprends pas, hein ? Tu ne veux pas prendre en compte ce que je te raconte. La pensée provient du cerveau. De la viande.

– De la viande qui pense ! Tu veux me faire croire que de la viande pense !

– Oui, de la viande qui pense ! De la viande consciente ! De la viande qui aime. Qui rêve. Tout ça fait par de la viande ! Tu commences à comprendre ou je reprends depuis le début ?

– Mon Dieu mon Dieu. Alors tu es sérieux. Ils sont faits de viande.

– Merci. Pas trop tôt. Oui. Ils sont faits de viande, en effet. Et ils essayent de nous contacter depuis presque cent de leurs années.

– Mon Dieu mon Dieu. Et cette viande, que veut-elle ?

– Nous parler, pour commencer. J’imagine qu’elle voudra ensuite explorer l’univers, entrer en contact avec d’autres espèces conscientes, échanger des idées et des informations. Les trucs habituels.

– On est censés parler à de la viande.

– Voilà. C’est le message qu’ils diffusent par radio. « Bonjour. Vous nous entendez ? Y a quelqu’un ? » Ce genre de choses.

– Donc ils parlent vraiment. Ils utilisent des mots, des idées, des concepts ?

– Oui, oui. Sauf qu’ils le font avec de la viande.

– Tu ne m’as pas dit qu’ils utilisaient la radio ?

– Si, mais à ton avis, qu’est-ce qu’ils émettent avec la radio ? Des sons de viande. Quand tu tapes ou agites de la viande, ça fait du bruit, d’accord ? Ils parlent en agitant leur viande en direction les uns des autres. Ils peuvent même chanter en faisant passer de l’air à travers.

– Mon Dieu mon Dieu. De la viande qui chante. Ca, vraiment, ça me dépasse. Et donc, tu conseilles quoi ?

– A titre officiel ou officieux ?

– Les deux.

– Officiellement, nous sommes tenus d’entrer en contact, d’accueillir et d’accepter toute race ou multi-être conscient de ce quadrant de l’univers, et ce sans préjugés, appréhension ni partialité. Officieusement, je recommande qu’on efface les enregistrements et qu’on oublie tout.

– C’est ce que je voulais t’entendre dire.

– Je sais que ça semble draconien, mais il ne faut quand même pas exagérer. On veut vraiment entrer en contact avec de la viande ?

– Je suis d’accord à cent pour cent. On leur  dira quoi ? « Bonjour viande. Ca va ? » Mais ça marcherait ? Cela concerne combien de planètes, en l’occurrence ?

– Une seule. Ils ont des conteneurs à viande spéciaux grâce auxquels ils peuvent se rendre sur d’autres planètes, mais ne pas y vivre. Et comme ils sont en viande, ils ne peuvent voyager que dans l’espace C. Ce qui les limite à la vitesse de la lumière et réduit considérablement leurs chances d’effectuer un contact un jour. Cela les réduit même pratiquement à néant.

– Donc on fait comme s’il n’y avait personne dans l’univers.

– Voilà.

– Cruel. Mais comme tu dis, qui voudrait rencontrer de la viande ? Et ceux que nous avons recueillis dans nos vaisseaux, ceux que vous avez sondés ? Tu es sûr qu’ils ne se souviendront de rien ?

– S’ils se souviennent de quelque chose on les prendra pour des cinglés. Nous avons lissé la viande à l’intérieur de leurs têtes afin de n’être plus qu’un rêve pour eux.

– Un rêve pour de la viande ! Quelque part, c’est très approprié que nous soyons le rêve de la viande.

– Et nous classons tout le secteur comme inoccupé.

– Bien. C’est d’accord, à la fois officiellement et officieusement. Affaire classée. Autre chose ? Quelqu’un d’intéressant de ce côté de la galaxie ?

– Oui, une intelligence de groupe à cœur d’hydrogène, plutôt timide mais sympathique, dans une étoile de classe neuf de la zone G445. Nous étions en contact il y a deux rotations galactiques, et elle cherche à renouer des relations amicales.

– Ils changent tout d’avis.

– Normal, non ? Tu imagines combien l’univers serait froid, terriblement froid, insupportablement froid, si nous étions tous seuls… »

© Terry Bisson
© 2003 James Morrow
© 2003 Editions Imaginaires sans frontières
Merci à Terry Bisson de m’avoir autorisé à mettre en ligne la version française de sa nouvelle ainsi qu’à son traducteur Gilles Goullet.

[1] « […] On voit mal pourquoi les ordinateurs devraient être en plus mauvaise posture que les cerveaux [à l’égard de la conscience]. Puisque nous avons accepté le fait surprenant que les cerveaux donnent lieu à la conscience, découvrir que le calcul puisse donner lieu à la conscience ne constituera pas une surprise supplémentaire.

[…] Les perspectives pour que les machines aient une conscience sont bonnes en principe, sinon déjà en pratique. » D. Chalmers, L’esprit conscient, chapitre 9.

[2] Nouvelle extraite du recueil, Meucs, traduite en français par Gilles Goullet, Imaginaires sans frontières, 2003.

*

On trouve sur le web de nombreuses versions cinématographiques de la nouvelle de T. Bisson – toutes captivantes !

en voici deux…

Celle de S. O’Regan

Celle de H. A Banas

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