«

»

Imprimer ce Article

L’esprit de la machine à café

Première publication, mars 2007 (révisée août 2015)

Une machine à café équipée d’un monnayeur délivre du café et rend la monnaie. En introduisant une pièce de 1 euro et en sélectionnant un type de boisson, la machine, réagissant à ces consignes d’entrée, se met en marche et délivre la boisson demandée.

Du point de vue du béhaviorisme, l’intérieur de la machine est une boîte noire. Du point de vue du fonctionnalisme, négligeant la constitution mécanique de la machine, l’intérieur de la machine remplit un certain rôle causal. Il existe une grande variété de machines à café à monnayeur ayant le même rôle causal. On peut donc dire que la propriété fonctionnelle d’une machine à café, qui est son rôle causal, est multiréalisable.

Lorsque je regarde la machine travailler, je peux dans ce qui pourrait apparaître comme une sorte d’excès de langage, dire que la machine « croit » que le café coûte 1 euro. En effet, lorsque j’introduis une pièce de 2 euros, non seulement, elle me délivre un café, mais en plus, elle me rend 1 euro. Alors, effectivement, la machine semble « croire » que le café coûte 1 euro. Certes, affirmer que la machine à café possède une croyance, revient à interpréter son état comme si elle était une créature semblable à nous. En effet, non seulement la machine croit que le prix du café est de 1 euro, mais parfois, on peut dire qu’elle « désire » recevoir certaines autres pièces.

Bien sûr, la machine à café n’est pas comme nous. Son comportement est gouverné par de simples mécanismes. Imaginer que réellement la machine possède des croyances et des désirs, serait confondre, la métaphore avec le sens littéral. Cependant – c’est un peu le point de vue de Daniel Dennett -, l’attribution des croyances et de désirs à des organismes unicellulaires, à des plantes, à des machines à café, n’est pas plus métaphorique que l’attribution de croyances et de désirs à nos semblables humains.

En appliquant cette « posture intentionnelle[1] », on peut alors définir la croyance que la machine possède, à savoir que le café coûte 1 euro.

Pourquoi devons-nous postuler que la machine à café possède des états internes ? Si la machine réagissait selon le schéma du simple réflexe, nous n’aurions pas besoin de postuler un état interne. Cependant, en introduisant une seconde pièce de 50 centimes, la machine se met en marche et délivre un café. Cette réaction nous contraint de postuler l’existence d’un certain état interne que l’on peut traduire par « se souvenir » ou « croire » qu’elle a déjà reçu une pièce sans avoir délivré de boisson. Autrement dit, pour le dire fonctionnellement, la distribution de la boisson sera en partie déterminée par son état interne.

Si on simplifie les entrées possibles dans la machine, nous avons :

E1 = Introduire une pièce de 50 centimes

E2 = Introduire une pièce de 1 euro

Quant à l’ensemble des sorties, nous obtenons :

S1 = Délivrer un café

S2 = Ne pas donner de café

S3 = Donner une pièce de 50 centimes

Les états internes peuvent donc être postulés. La machine peut « désirer » une pièce de 50 centimes ou une pièce de 1 euro :

D1 = Désirer une pièce de 50 centimes

D2 = Désirer une pièce de 1 euro

Ainsi, lorsque j’introduis une pièce de 1 euro et que la machine est dans un état interne consistant à désirer 50 centimes, elle fera un café et rendra une pièce de 50 centimes, soit : E2 →D1→S1 et S3. Elle possèdera alors un nouvel état interne : D2. On peut alors présenter la croyance de la machine de la façon suivante:

Entrée/Etat interne/Sortie/ Nouvel état interne

1) E1/ D1/ S1/ D2

2) E1/ D2/ S2/ D1

3) E2/ D1/ S1 et S3/ D2

4) E2/ D2/ S1/ D2

Définir fonctionnellement la croyance de la machine, que le café coûte 2 euros, revient donc à construire un réseau complexe de relations causales d’entrée/sortie et d’états internes. La croyance n’est pas ici seulement un état interne de la machine, ni seulement une association béhavioriste du type stimuli/réponse, mais se définit en terme de rôle fonctionnel. Posséder un état mental, c’est posséder un programme spécifiant ce qui peut être fait en fonction des entrées reçues et des états internes actuels. Par analogie, dans le cas de la douleur, par exemple, comme sans doute pour tous les états mentaux, l’évolution aura développé, à son sujet, divers mécanismes pour la diversité des espèces et pourra recevoir une explication fonctionnelle, comme une explication fonctionnelle biologique.

La question qui se pose consiste à de demander si les états mentaux sont seulement un rôle causal fonctionnel. N’existe-t-il pas des aspects essentiels que la conception fonctionnaliste ne saisit pas ? Et si un état mental n’était en relation ni avec un autre état, ni avec une sortie comportementale, il se soustrairait à l’évaluation fonctionnelle, cesserait-il pour autant d’être un état mental ?

Références

[1] 1987, The Intentional Stance, MIT Press, Cambridge, trad. Française P. Engel, La stratégie de l’interprète, Paris, Gallimard, 1990.

Lien Permanent pour cet article : http://www.francoisloth.com/lesprit-comme-un-programme-de-machine-2/

Laisser un commentaire