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Les zombies philosophiques

Première publication, avril 2007 (révisée août 2015)

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Trouver une place pour la conscience dans notre monde physique est d’autant plus difficile que la dimension qualitative des expériences de la conscience est insaisissable. Ainsi, il semblerait que l’on puisse construire un système qui serait équivalent, d’un point de vue fonctionnel, à une créature consciente, mais qui ne posséderait pas les qualités de la conscience. Un tel système se comporterait de manière telle que nous ne pourrions pas le distinguer sur ce qu’il nous donnerait à voir : son comportement.

Ce système, pour qui l’effet d’être soi-même ne serait rien, serait un zombie[1].

Les zombies, répliques fonctionnelles des êtres humains, auraient malgré tout des cerveaux comme les nôtres. Ils parleraient politique, se rendraient à des expositions de peinture, se plaindraient de maux de tête, etc. Ils seraient seulement « entièrement dans le noir à l’intérieur.[2] » Cependant, dans la mesure où ils se comporteraient exactement comme nous, rien ne les empêcherait de discuter des qualités spécifiques de la conscience – voire de laisser un commentaire sur un blog parlant de la conscience.

En imaginant une créature qui satisfasse la conception fonctionnaliste de la douleur, nous n’imaginons pas une créature qui serait anesthésiée. Pour le fonctionnaliste ou l’adversaire du fonctionnaliste, une créature anesthésiée n’éprouve pas de douleur. Il s’agit plutôt d’imaginer une créature qui se comporte exactement comme nous le faisons lorsque nous éprouvons une douleur. La créature se plaint, tente de fuir lorsqu’elle est soumise à la douleur, et paraît souffrir comme nous le faisons. Les connexions causales, donc le comportement de la douleur, sont présentes. Ce qui échappe au zombie, c’est le côté interne de la douleur, son aspect qualitatif.

Si les zombies n’existent pas dans notre monde actuel, certains pensent qu’ils sont concevables, autrement dit, qu’ils sont logiquement ou métaphysiquement possibles. Cette possibilité apparaît d’emblée comme une menace pour le physicalisme. En effet, selon David Chalmers, la simple possibilité logique des zombies rend saillant le fait que la conscience est une addition d’être au monde matériel. Ainsi à des questions comme « Pourquoi ce tableau monochrome d’Yves Klein me paraît bleu ? » ou « Pourquoi cette douleur à la dent m’est si particulière ? », David Chalmers répond qu’il n’existe rien dans le caractère du monde qui puisse nous expliquer la nature de nos expériences de conscience. La conscience doit être quelque chose en plus de l’univers matériel.

Pensons à Dieu ! En créant l’ensemble des entités basiques et en les arrangeant de manière appropriée, Dieu crée les montagnes, tous les astres, les créatures vivantes, bref, tout ce qui peuple l’univers. Pour ajouter la conscience à certaines créatures, un acte de création supplémentaire est-il nécessaire ? Si nous répondons « oui » à cette question on ne se dirige pas vers une explication théologique de la conscience, mais on admet que la conscience est quelque chose « en plus » du monde matériel. Les tenants du physicalisme, quant à eux, répondent « non » à cette question, arguant que lorsque Dieu, a créé l’ensemble des entités basiques et leurs arrangements, il a aussi fixé tous les faits mentaux des organismes.

On pourrait douter qu’il puisse exister des zombies. Certes, il ne s’agit pas de penser que des créatures de ce genre sont possibles étant donné nos lois de nature. Lorsque Dieu crée l’ensemble des entités basiques et les arrange de manière appropriée, cet arrangement aurait-il pu être différent qu’il ne l’est ? Autrement dit, les lois gouvernant le comportement de ces entités sont-elles contingentes ? Si nous concevons les lois de nature comme contingentes, c’est-à-dire si nous concevons qu’elles auraient pu être différentes, alors les zombies sont possibles.

La simple possibilité des zombies semble impliquer que les états de conscience ne sont pas des états essentiels aux esprits – ou qu’ils ne sont pas essentiels si la conception fonctionnaliste de l’esprit est correcte. En effet, les zombies satisfont tous les critères fonctionnalistes pour la possession de ce que, selon cette thèse, l’on nomme « esprit ». Bien que les zombies ne possèdent pas cet aspect du ressenti qualitatif qui permet nos expériences de conscience, ils pourront néanmoins posséder la même constitution psychologique. En effet, le zombie habite le même monde extérieur que nous mais à l’intérieur, il est radicalement différent – c’est un monde sans rien.

La possibilité des zombies, devient alors pour certains adversaires du fonctionnalisme, un argument très valable pour le réfuter. Ces philosophes prennent les aspects qualitatifs de notre vie mentale comme des aspects centraux et essentiels de ce que cela signifie d’avoir un esprit. Posséder un esprit est essentiellement posséder ces états particuliers de conscience. Comment les fonctionnalistes, objectent-ils, peuvent-ils sérieusement affirmer qu’une créature pourrait éprouver une douleur, alors qu’elle ne possède aucun état de conscience du ressenti de la douleur ?

Références

[1] Les zombies philosophiques sont l’invention de Robert Kirk, 1974, « Zombies v. Materialists », Proceedings of the Aristotelian Society, supplementary vol. 48: 135-152 ;  1999, « Why There Couldn’t Be Zombies », Proceedings of the Aristotelian Society, supplementary vol. 73: 1-16. Les zombies philosophiques se distinguent des zombies des histoires traditionnelles. Les zombies philosophiques ont pour but de rendre plus saillante l’idée que la conscience serait « en plus », quelque chose « à côté » du monde physique. Si il en est ainsi de la conscience, alors nous pouvons concevoir des êtres précisément comme nous dans tous leurs aspects sauf un : la conscience.

[2] Chalmers D. 1996, The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory, New York and Oxford: Oxford University Press, p. 96.

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