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Les tropes mentaux

Première publication, avril 2008 (révisée août 2015)

Selon la théorie des tropes, les propriétés peuvent être de type physique ou de type mental, mais leurs instances seront toujours physiques. Autrement dit, un trope mental est aussi un trope physique. En ce sens, la propriété est toujours physique.

Lorsque, selon cette théorie, on use de la relation de ressemblance afin de spécifier le type auxquels ces tropes doivent appartenir, nous le faisons selon une certaine similarité entre les tropes. Spécifier un état de douleur, par exemple, revient à spécifier un état physique (neuronal) causant certains comportements faits d’évitements et de contractions musculaires. Nous disons que l’organisme x ressent une douleur de façon similaire à l’organisme y, en vertu, pour prendre un vocabulaire fonctionnaliste, d’une similarité des rôles causaux. La similarité de cette fonction, dans sa constitution matérielle, est alors non pertinente lorsque l’on veut spécifier le type auquel il appartient. L’être humain, la pieuvre, voire le martien, peuvent éprouver un état que l’on spécifie comme un type de douleur. Le trope que je spécifie comme un trope de type douleur chez l’être humain, ainsi que le trope de la douleur chez la pieuvre et le martien sont du même type. Chaque trope est ainsi un particulier d’une certaine sorte[1].

Pour les tenants du caractère universel des propriétés, lorsqu’un martien, une pieuvre, un être humain partagent la propriété d’éprouver une douleur, ces deux organismes partagent une même propriété. Cependant, ces trois organismes, manifestement, ont pour siège de la douleur trois structures physiques différentes, alors que la propriété réalisée, singulièrement, reste identique. C’est cette différence dans la réalisation qui entraîne le caractère irréductible de la propriété de second ordre au sein de l’ontologie fonctionnaliste.

Du point de vue des tropes, aucune propriété n’est jamais identique à une autre. Lorsqu’une pieuvre éprouve la propriété d’être une douleur, elle instancie seulement une propriété physique particulière, un trope, que l’on peut ranger sous le type mental – c’est-à-dire un certain événement dans son organisme qui la dispose à se comporter d’une manière semblable à un organisme humain, tel que l’évitement où la contraction musculaire. Cette propriété particulière de type douleur est un trope, c’est-à-dire une propriété particulière présente à un instant t dans un particulier.

L’idée que les propriétés mentales universelles peuvent être partagées par différentes substances physiques n’a aucun sens si la propriété est un trope. En effet, un trope mental, en l’occurrence, ne peut être l’objet de différentes substances. On peut donc dire que le trope n’est ni une propriété de premier ordre ni une propriété de deuxième ordre ; il n’est pas non plus l’instance d’une propriété universelle ; il est le trope de la douleur, à t, chez la pieuvre.

Les pouvoirs causaux d’une propriété sont les principes actifs de la causalité. Les tropes seuls, parce qu’ils sont les concreta de la relation causale et non les types, qui sont des abstractions, possèdent des pouvoirs causaux. Ainsi un trope ou instance de propriété p1 à t, possédée par un état neuronal N1 peut-être une douleur M. M est alors une propriété physique de type mental. La propriété mentale n’est alors pas réduite à l’état neuronal, elle est l’état neuronal. Le type mental permet donc un genre d’identification, d’interprétation ou de classement des tropes se ressemblant, incarnant une fonction mentale, par exemple.

La métaphysique des tropes apparaît donc comme une tentative de clarification des conceptions sous-jacentes de notre ontologie. Il ne s’agit pas de construire un système permettant de déduire des vérités au sujet de l’esprit, mais de contribuer à l’élaboration d’une structure adaptée, susceptible d’accueillir les vérités empiriques. Ainsi, une ontologie peut être qualifiée de « bonne » lorsqu’elle est capable de rendre compte de comment sont les choses. Les propriétés mentales comme propriétés particulières sont peut-être la voie vers une « bonne » ontologie du mental.

Références

[1] 1983, « Abstract Particulars and the Philosophy of Mind », Australasian Journal of Philosophy, 61, p. 135.

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