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Le tropiste, un ami nominaliste des propriétés

Première publication, janvier 2009 (révisée août 2015)

balle de golf rouge

Lorsque nous disons de cette boule qu’elle est rouge ou qu’elle est ronde, on lui attribue la propriété d’être rouge ou d’être sphérique. Mais il nous faut bien rendre compte de la validité de ces attributions. Une solution consiste à postuler des universaux et de dire qu’une propriété comme être rouge est universelle. Cette entité est universelle car elle est entièrement  logée dans différents endroits en même temps. Ainsi, ce qui rend vrai que cette boule est rouge c’est que la boule est vraiment reliée, on dira qu’elle instancie, à l’universel de la rougeur. C’est la solution universaliste.

Une autre solution consiste à dénier que les propriétés sont universelles. C’est la position nominaliste.

Les nominalistes (du Moyen-Âge) n’aiment pas les universaux. Les nominalistes modernes, quant à eux, sont divisés et la bataille métaphysique s’est singulièrement embrouillée. On reconnaît deux sortes de nominalisme : (i) celui, contre le réalisme, qui affirme qu’il n’y a pas d’universaux et (ii) celui, contre le platonisme, qui rejette les objets abstraits.

Certains métaphysiciens, et là les choses se compliquent, rejettent les objets abstraits, mais acceptent les universaux. C’est le cas de David Armstrong par exemple qui soutient qu’il n’existe que des particuliers (contre les objets abstraits) mais que les universaux sont dans les particuliers (réaliste).

Un nominalisme que l’on peut qualifier d’extrême affirme, lui, qu’il est impossible de fournir un compte rendu qui ne soit pas circulaire lorsque l’on postule l’existence de propriétés. Dans son célèbre article « On What there is »[1] Quine argue que nous pouvons effectivement bien former des expressions contenant un terme comme « rougeur », mais qu’il n’existe pas d’entités, appelées « propriétés ». La raison en est que puisque « nous n’avons aucun indice quant aux circonstances dans lesquelles on peut dire que des attributs sont les mêmes ou différents » les attributs ou les propriétés ne possèdent pas de principe d’individuation clair : ce sont des entités intensionnelles.[2] Autrement dit, pour Quine, les prédicats n’obtiennent pas leur signification au moyen d’une référence. Une phrase est vraie si et seulement si le sujet satisfait le prédicat ; et un prédicat est correctement attribué à un sujet, si et seulement si le sujet est de la sorte que le prédicat affirme qu’il est. Quine explicite, écrit « ‘Certains chiens sont blancs’ dit que certaines choses qui sont des chiens sont blanches, et afin que cela soit vrai, les choses que la variable ‘quelque chose’ parcourt, doivent inclure certains chiens blancs, mais n’a pas besoin d’inclure le genre chien ou la blancheur »[3] Néanmoins, dans Word and object, il accepte l’existence de classes abstraites dont a besoin pour formuler « un système scientifique moderne du monde ».[4] Contre celui d’Armstrong, le nominalisme de Quine admet l’existence des objets abstraits et refuse les universaux et les propriétés.

Il en existe d’autres des nominalismes (ils ne sont pas tous cités dans ce billet) comme celui qui nie l’existence qu’il puisse exister un problème dans la manière de rendre compte de la sphéricité de la boule ou de sa rougeur. Ces nominalistes là font l’autruche (Ostrich Nominalism).

Un nominalisme, récemment réactualisé par Gonzalo Rodriguez Pereyra, porte le nom de « nominalisme de la ressemblance ».[5] Selon ce nominalisme, ce qui rend vrai certaines attributions de propriétés aux particuliers c’est que certains se ressemblent. Par exemple, ce qui rend vrai que la boule est rouge est que la boule ressemble à d’autres boules rouges, à des tomates, des fraises, etc. Pour ce nominalisme, c’est la ressemblance elle-même qui fait la propriété.

Le nominalisme qui est vraiment l’ami des propriétés est le tropisme. Pour lui, la propriété, comme la rougeur de cette boule, est un particulier comme la boule elle-même. Ainsi, parce qu’elles sont particulières, les propriétés ne peuvent pas être à plus d’une place en même temps. Ces propriétés entendues de cette manière sont des tropes. Ce qui rend vrai que la boule est rouge est un certain trope rouge. L’universalité est une classe de tropes qui se ressemblent.

Références

[1] 1948 « On what there is » in From a Logical Point of View, 1953, Deuxième Edition , Cambridge, MA, Havard University Press, 1964, p. 10, trad. française, sous la dir. De S. Laugier, « De ce qui est », Du point de vue logique, Vrin, 2003.

[2] Qui n’est pas extensionnel. L’intension correspond plus ou moins au sens et l’extension à ce qui dénote.

[3] Ibid., p. 13.

[4] 1960, Word and object, Cambridge, MA: MIT Press, Trad. française J. Dopp et P. Gochet, Le mot et la chose, Flammarion, 1977, p. 365 – 371.

[5] 2002, Resemblance Nominalism. A Solution to the Problem of Universals, Oxford University Press.

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(2 commentaires)

  1. nadjiwillNadjiwill

    Bonjour,

    Je m’intéresse en ce moment à la « métaphysique humienne » de Lewis qui, comme vous savez, conçoit le monde comme une vaste mosaïque de propriétés instanciées par des points de l’espace-temps sans aucune connexion nécessaire les unes avec les autres. Traditionnellement, on oppose cette conception à celle de David Armstrong qui, en soutenant la réalité des universaux et des pouvoirs causaux, s’oppose à l’idée qu’il n’y a qu’une chose et puis une autre (comme le dit Lewis) selon une combinaison libre ou contingente. La position d’Armstrong est clairement et explicitement anti-tropes, puisqu’il s’oppose à la notion de propriétés particulières. Mais qu’en est-il de Lewis ? Est-ce que son « quidditisme » ou son « pointillisme » est un « tropisme » finalement ?

  2. francoisloth

    Il est vrai que David Armstrong s’est opposé au tropisme. En ce qui concerne David Lewis, on pourrait plutôt qualifier sa position d’agnostique. Il s’est, en effet, surtout attaché à bien distinguer entre les propriétés naturelles et celles qui ne le sont pas. Pour Lewis, les séquences de points de l’espace-temps peuvent être des instances d’universaux à la Armstrong ou des tropes, à la façon de Williams.

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