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Le problème des autres esprits

Première publication, février 2007 (révisée août 2015)

 Descartes, dans sa deuxième méditation, alors qu’il examine un morceau de cire, se demande d’où provient la connaissance qu’il en a :

[…] d’où je voudrais presque conclure, que l’on connaît la cire par la vision des yeux, et non par la seule inspection de l’esprit, si par hasard je ne regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ?

Une des questions que soulève ce passage est celle de la connaissance des expériences d’autrui.

Il semble évident que nous avons un accès privilégié à notre vie mentale. Il n’est, en effet, nul besoin d’une évidence pour apprendre que j’ai mal aux dents, par exemple. On dira que j’ai, de ce mal de dent, une connaissance directe et immédiate. Le dentiste qui me soigne, afin d’émettre un diagnostic, devra lire une radiographie de ma mâchoire et constater que la carie a mis un nerf à vif qui identifiera la condition physique de ma douleur. Quant à cette expérience de douleur, ici et maintenant, moi seul en ai accès. Reste-t-il à ce dentiste une chance réelle d’approcher ma douleur ?

Ce qui est sûr, c’est que j’ai une position privilégiée pour connaître cette douleur. Tout ce que cela signifie, c’est que j’ai une relation unique aux contenus de mon propre esprit et de mon expérience. Une relation que personne d’autre ne peut avoir, à moins que nous envisagions de croire à la télépathie !

Le problème des autres esprits se révèle, lorsque j’essaie d’imaginer ce que c’est pour une autre personne d’avoir une expérience de conscience. Dans un bureau perdu des archives, il existe une trappe qui mène à la conscience de John Malkovitch nous raconte la fiction. Cependant, dans la vie réelle, il nous est impossible non seulement de savoir l’effet que cela fait d’être une chauve-souris, mais plus simplement de connaître l’expérience d’autrui de la même manière que j’en suis capable pour moi-même.

Une façon plus radicale de poser le problème concerne l’existence même des autres esprits. L’argument sceptique arguera que non seulement il est impossible de savoir ce qu’une autre personne pense ou ressent, mais aussi qu’il nous est impossible de savoir si cette autre personne pense ou ressent la moindre chose. Sans entrer dans l’impasse de la question sceptique, nous pouvons nous demander sur quelles bases nous établissons notre connaissance de l’esprit des autres personnes ? Sur quelles bases interprétons-nous leurs actes ? Comment affirmons-nous connaître ce que les autres pensent ou ressentent ?

C’est par analogie que nous pouvons tenter d’accéder à l’état d’esprit d’autrui. Cependant, entre le stimulus initial de la douleur par exemple, comme être piqué par un insecte et la réaction comportementale, il semble bien me manquer un élément, que cependant je possède lorsque cette expérience est pratiquée sur moi.

Si nous inférons l’existence des autres esprits au moyen de l’analogie avec nos propres états mentaux, nous pourrions alors admettre qu’il puisse exister des zombies, c’est-à-dire, des êtres artificiels, en tout point semblables aux êtres humains que nous sommes et qui se comporteraient de la même façon que nous. A un point près cependant : ils leur manqueraient l’esprit. Cette possibilité de concevoir des zombies apparaît donc ancrée dans l’argument de l’analogie.

Si l’on résout le problème des autres esprits par l’inférence de l’analogie, nous devons supposer que les autres sontt comme moi. Autrement dit, en utilisant l’argument de l’analogie, nous admettons ce que nous essayons de prouver. En effet, si nous admettons que les autres personnes possèdent un esprit par analogie avec nos propres expériences de conscience, nous devons alors reconnaître que leurs états mentaux sont identiques aux nôtres. Cependant, lorsque je regarde un citron en pleine lumière j’ai une expérience visuelle particulière que je peux décrire d’une certaine façon. Si une autre personne regarde le même citron à la lumière, peut-être décrira-t-il sa propre expérience visuelle de la même façon que moi. Néanmoins, peut-être que l’expérience visuelle qu’il a est identique à celle que j’ai lorsque je regarde une orange à la lumière. Autrement dit, nos descriptions pourraient bien être les mêmes, mais nos états d’esprits pourraient être qualitativement différents.

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