Le cerveau du professeur Dehaene

Lors d’une présentation de son ouvrage Le code la conscience, le psychologue cognitiviste et neuroscientifique Stanislas Dehaene déclarait « Je suis mon cerveau ! »

Si la formule possède l’avantage saisissant de régler la question métaphysique de notre nature humaine, autrement dit de répondre à la question « Que sommes-nous ? », on peut toutefois se demander ce qu’elle peut bien signifier. Ce que d’emblée l’on peut comprendre c’est que tout ce que nous faisons, pensons, ressentons, serait subordonné, qu’on le veuille ou non, à cet énoncé radical. Il nous faudrait donc admettre que notre conscience, notre personne, l’idée que nous nous faisons de notre moi, bref ce que nous sommes au sens le plus fondamental est notre cerveau.

Stanislas Dehaene ne parle pas à la légère. Son énoncé n’est pas d’un genre qu’aurait pu produire un « philosophe en fauteuil » tentant de justifier son dire par quelque raisonnement a priori. Non ! Toutes les découvertes dans le domaine des neurosciences semblent bien toutes vouloir soutenir son propos ; mais est-ce vraisemblable ?

*

Lorsque Stanislas Dehaene affirme qu’il est son cerveau et que l’on prend son propos à la lettre, il pèse alors environ 1.5 kg et ne mesure que quelques centimètres. Situé dans un crâne, le professeur Dehaene serait donc composé d’une matière blanchâtre légèrement rosie mais toujours, strictement parlant, personne ne l’aurait jamais vu. En effet, lorsque le professeur apparaît dans une assemblée, nous voyons un homme d’environ 1,80 m et qui manifestement ne pèse pas 1.5 kg. En fait, ce que sous-entend le professeur Dehaene c’est qu’il a un corps et qu’en disant qu’il est son cerveau, il veut signifier comme le ferait une personne qui croit qu’elle est essentiellement une âme immatérielle, qu’il a un corps visible. C’est que concrètement, lorsqu’une personne affirme être une âme immatérielle et qu’elle se regarde dans un miroir, comme le fait celui qui affirme être un cerveau, il ne voit qu’un animal humain. Ainsi, même s’il est un cerveau, il est franchement insensé de dire que le professeur Dehaene ne mesure que quelques centimètres. Donc pour penser que nous sommes des cerveaux, il faut argumenter de façon plutôt subtile pour ne pas dire alambiquée. C’est qu’à première vue, il s’agit d’une thèse vraiment absurde à propos de ce que nous sommes et qui se combine avec la signification d’un énoncé difficilement concevable.

Pour soutenir la thèse que nous sommes des cerveaux, on peut probablement se dire que le cerveau représente la frontière somatique de notre personne. Autrement dit, alors que nous pouvons survivre à la perte d’un bras ou d’une jambe, la destruction de notre cerveau nous ferait bel et bien disparaître. Cependant, question survie, on pourrait en dire tout autant de notre cœur ou de notre foie. Mais l’énoncé que l’on entend n’est pas « Je suis mon cœur ou mon foie » mais « mon cerveau ». C’est que, dans la ligne du « Je pense donc je suis » de Descartes[1], Stanislas Dehaene parle de « l’organe » de la pensée qu’est le cerveau – car personne ne songe à faire du foie ou du cœur le siège de la pensée – et affirme : « Je pense donc je suis… mon cerveau ».

On se rappelle que le médecin Cabanis disait que « le cerveau digère en quelque sorte les impressions ; qu’il fait organiquement la sécrétion de la pensée[2] », en d’autres termes que la fonction du cerveau est la pensée comme celle du cœur est de pomper le sang. Partant, non seulement il se produit quelque chose dans le cerveau quand je pense, mais ce serait donc bien le cerveau au sens strict qui penserait ; le cerveau seul qui aurait la propriété de penser. Ainsi, lorsque Stanislas Dehaene déclare « ‘je’ suis mon cerveau », le « je » en question, c’est-à-dire le « moi » ne se reporte donc qu’à une partie de l’être qui prononce ces mots : le cerveau. Celui qui pense c’est bien moi et la chose qui pense c’est mon cerveau. Par conséquent, « je suis bien mon cerveau. »

On pourrait tenter d’objecter que le « je » en question auquel se réfère Stanislas Dehaene n’est pas son corps ou plus précisément une partie de son corps.

G. E. M. Anscombe dans son essai « The First Person »[3] soutient que lorsque nous utilisons le terme « Je » ce n’est pas réellement pour nous reporter à un objet, pas plus à une âme qu’à un corps ou une partie du corps. E. J. Lowe, dans une veine similaire[4], défend l’idée que bien que nous ayons besoin d’un cerveau pour avoir des états mentaux, ou pour le dire autrement, que chacun de nos états mentaux dépend de notre cerveau, il ne s’ensuit pas qu’être le sujet de nos états mentaux fait de nous un cerveau.

Mais nous pouvons mettre entre parenthèses les arguments d’Anscombe et de Lowe qui au fond nous détournent de l’enquête métaphysique. En effet, lorsque le professeur Dehaene stipule qu’il est son cerveau, le « je » en question se réfère à l’être même qui prononce cette phrase. C’est que l’on questionne ici, la sorte d’être qui pense, autrement dit, le sujet de nos états mentaux – en supposant que je suis le sujet de mes états mentaux – et non l’usage de la référence du pronom « je » et on se demande s’il s’agit d’un cerveau.  

De la sorte, si c’est le cerveau du professeur Dehaene qui pense, alors tout autre chose que son cerveau, à savoir l’organisme qui a pour nom « Stanislas Dehaene », ne serait un penseur qu’en un sens dérivé. Mais quel sens cela a-t-il de dire que c’est seulement une partie du professeur Dehaene qui pense ? Quand il se blesse au doigt, est-il seulement blessé en un sens dérivé ? Non ! C’est bien lui qui est blessé et pas seulement une partie de lui ! Ainsi, peut-être que lorsque Stanislas Dehaene pense, son cerveau et l’ensemble de sa personne pensent tous les deux au sens le plus strict. Si c’est le cas, alors le fait que son cerveau pense ne justifie pas qu’il soit son cerveau. Il n’empêche que cette conclusion ne nous donne pas pour autant une bonne raison de croire que Stanislas Dehaene, qui serait autre chose que son cerveau, pense ses pensées plutôt que son cerveau.

Néanmoins, lorsqu’il déclare qu’il est son cerveau, il veut dire qu’une partie seulement de ce qui le constitue, pense. Il est vrai que certaines parties nous constituant ne semblent pas directement impliquées dans l’acte de penser – nos pieds ou nos doigts par exemple. Or, n’y a-t-il pas aussi seulement quelque partie de mon cerveau qui pense ? On sait que penser ou faire des expériences sensibles a un lien avec l’électrochimie du cerveau. Bien qu’il soit difficile de marquer avec précision ce qui est impliqué dans la pensée, une des tâches des chercheurs en neurosciences consiste à créer un véritable atlas des fonctions cognitives du cerveau. On pourrait peut-être alors chercher à isoler seulement la partie pensante de mon cerveau et affirmer que c’est cette partie qui pense. Mais serait-il bien fondé de soutenir qu’une partie de notre cerveau est le penseur de nos pensées ? Il n’empêche qu’une grande partie de ce qui se passe dans un cerveau n’a pas vraiment à voir avec la pensée. En revanche, une grande partie de ce qui se passe en dehors du cerveau a à voir avec la pensée. On peut alors se demander si vouloir tracer une frontière à l’intérieur de l’organisme ne relève pas de l’arbitraire ? Ce qui en revanche n’est pas arbitraire c’est que l’organisme, lui, possède bien une frontière. Nous pourrions de ce fait plus facilement soutenir que c’est l’organisme qui pense plutôt que le cerveau.

On peut éventuellement se demander si on a besoin d’autre chose qu’un cerveau en bon état pour penser. Maintenu en vie dans une cuve[5], le cerveau pourrait être considéré comme une espèce d’organisme en réduction. Cependant, dire que l’on est son cerveau n’est sans doute pas dire que l’on est un cerveau détaché dans une cuve. Ce que peut vouloir dire Stanislas Dehaene, c’est qu’il est son cerveau mais que son cerveau n’est pas un organisme et cela pose la question de savoir si la pensée est une propriété strictement biologique.

Lors de la présentation de son livre, Stanislas Dehaene précisait que « chacun de nos états mentaux, les plus intimes, même les plus émouvants sont le résultat de calculs de notre cerveau ». Peut-on traduire cette proposition par l’idée que ce n’est pas le cerveau en tant qu’organe qui compte mais son fonctionnement computationnel ? Manifestement, Stanislas Dehaene répond affirmativement à cette question et cela induit qu’il soutient l’idée que des choses qui ne seraient pas des organismes pourraient penser, que des intelligences non biologiques pourraient penser au sens strict – comme nous pensons. À contrario, si c’est exclusivement l’organisme du professeur Dehaene qui pense – son organisme pris comme un tout, cerveau compris ! – c’est tout le projet de la pensée artificielle qui s’écroule. Nous pouvons douter que le professeur Dehaene soutienne une chose pareille.

Pour résumer, l’énoncé « Je suis mon cerveau » nous conduit à interpréter cette formule comme soutenant une théorie selon laquelle nous serions des cerveaux attachés à un organisme. Or, dans la mesure où le cerveau se distingue fondamentalement de l’organisme auquel il est attaché par son fonctionnement, ce que nous sommes est différent de notre organisme. Ainsi, en vertu de cette distinction, l’idée de transplantation de cerveau devient métaphysiquement possible car elle s’accompagne du sentiment que là où va notre cerveau, nous allons aussi[6]. De plus, au nom de cette distinction à l’intérieur de l’organisme qui nous constitue, nous serions des sortes de machines à encoder de l’information, autrement dit des sortes d’ordinateurs. N’est-ce pas un peu trop ? S’il est déjà peu vraisemblable, voire qu’il s’agit d’une décision arbitraire que nous soyons des cerveaux, il est pour le moins extravagant que nous soyons des machines computationnelles[7].


Références

[1] L’interprétation que fait Stanislas Dehaene de Descartes est franchement orientée dans sa direction. On peut lire dans son introduction au Code de la conscience : «… Descartes était un scientifique visionnaire et, au plus profond, un réductionniste dont les analyses mécanicistes de l’esprit humain, très en avance sur leur temps, peuvent être lues comme le texte fondateur de la biologie synthétique et de la modélisation des réseaux neuronaux. » ;  ou encore dans une note, justifiant son dualisme des substance : « L’insistance de Descartes sur l’immatérialité de l’âme était donc peut-être, au moins en partie, une façade destinée à protéger sa vie – même si sa correspondance suggère que l’autonomie de la pensée humaine lui posait également de réelles difficultés théoriques. » Lorsque Descartes soutient que c’est l’âme qui sent, perçoit, imagine et pense, c’est en vertu de l’existence de deux substances. Il n’est pas certain que le problème posé par Descartes puisse se dissoudre en évoquant le contexte historique de ses travaux. Il se pourrait même que le problème en question n’ait pas beaucoup évolué depuis la controverse entre Hobbes et Descartes.

[2] Pierre-Jean-Georges Cabanis, Rapports du physique et du moral de l’homme, 1802.

[3] Metaphysics and the Philosophy of Mind: Collected Philosophical Papers Volume II, Oxford: Basil Blackwell, 1981.

[4] Personal Agency, The Metaphysics of Mind and Action, Oxford University Press, 2008, p. 95-99.

[5] Les histoires de cerveau dans une cuve constituent des pompes à intuitions restées célèbres en philosophie de l’esprit.

[6] Dans son article, « Pourquoi nous sommes des animaux », Terrain 52, 2009, Eric Olson développe la logique de ce genre d’expérience de pensée dont la paternité revient à John Locke.

[7] Pour un point de vue analytique détaillé de la possibilité que nous soyons des cerveaux, on peut lire le chapitre IV du livre d’Éric Olson Que sommes-nous ? Sur la nature métaphysique des personnes, traduit par B. Gauthier, Ithaque, 2017.

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(2 commentaires)

    • Debra on 15 novembre 2019 at 23 h 37 min
    • Répondre

    Là, ça m’a fait très plaisir de lire votre position sur les travaux de ce… « chiantifique », comme il m’arrive d’appeler certaines personnes très en vue sur le plan médiatique.
    Quelques commentaires qui seront forcément anecdotiques, j’en suis navrée :
    Quand j’avais 9 ans, et quelques, c’était le tout début de « Star Trek », la première série, qui a vu le jour à une époque où l’homme américain était à deux doigts d’arriver sur la lune, une époque où la télévision était nouvelle, enthousiasmante, où elle attirait les artistes les plus doués pour travailler, et il y avait un épisode où on voyait des… cerveaux dans une cuve, qui étaient manifestement des êtres qui avaient suivi le chemin de M. Dehaene, et qui s’en mordaient les doigts d’être fichtrement intelligents, doués, à la pointe de toutes les technologies, mais incapables de vivre une relation amoureuse, par exemple, parce qu’ils n’étaient plus des corps !…
    On peut dire que cet épisode de « Star Trek » était.. prophétique, je crois.
    Pour le cerveau, encore et toujours :
    Il me semble qu’il y a une foi… religieuse chez les personnes comme M. Dehaene dans le dieu « Intelligence », et ce dieu est comme beaucoup de dieux, pas très miséricordieux, si je puis dire. Ce dieu « intelligence » n’a pas beaucoup de coeur (et je ne parle pas du coeur pompe qu’on trouve dans « Le Discours » de Descartes, là…).
    Je suis soulagée de voir que M. Dehaene reconnait qu’il opère une forme de réductionnisme dans ses analyses (se souvenir que les Pygmées aussi opéraient une forme de réductionnisme, dans le temps, je doute fort qu’ils le fassent encore).
    Je lis au-dessus que Descartes avait conçu un système trinitaire, et non pas binaire (comme le système de M. Dehaene ?), et cela.. sauve Descartes (à mes yeux) du réductionnisme de M. Dehaene.
    Je médite longuement pourquoi un système trinitaire sauve la possibilité de penser, alors qu’un système binaire la coule, et j’en arrive à me dire que c’est en raison, encore une fois, du tiers exclu, à rapprocher de la langue grecque, et son postulat de la différence fondamentale entre le duelle, et l’addition du troisième élément qui fait société.
    Je crois que M. Dehaene a des idées très réductionnistes sur la nature, et l’étendu de la pensée…
    Pour conclure, je n’aime pas les théories de l’Homme qui font de celui-ci un assemblage (une somme ?…) de pièces détachées. C’est la porte ouverte aux supermarchés en tous genres. Le supermarché n’est pas la plus grande réussite de l’homme moderne, je trouve…

    1. Les propos du post sont soutenus par un autre propos qui est celui de Stanislas Dehaene lors d’une conférence. Ce qui est mis en relief est seulement le dépassement (la sortie de route ?) métaphysique d’un énoncé à partir des avancées dans les neurosciences. Je profite de son affirmation, non pour discuter les thèses neurocognitives qu’il présente et qui sont le résultat de recherches formidables, mais pour discuter la thèse métaphysique de notre nature que sa proposition induit. Nul propos contre la science, nulle attaque ad hominem, mais un regard sur la sorte de chose que nous sommes. Autrement dit à quoi faisons-nous référence lorsque nous disons « je ». Peut-être n’y a-t-il pas de réponse à cette question. S. Dehaene en propose une et je m’en sers pour présenter l’arbitraire d’une telle déclaration. Cependant, je ne pense pas que S. Dehaene ait voulu, à un moment ou à un autre, donner une réponse métaphysique à la question « QUE sommes-nous ? »

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