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La force du vide : la voie du milieu de Frédéric Nef

Première publication, janvier 2013 (révisée août 2015)

la force du vide

 

Dans un papier intitulé « Void and Object »,  David Lewis décrit les ravages d’un pouvoir causal terrifiant, celui du vide. Si nous tombions dans le vide écrit-il,  l’air de nos poumons y serait pompé, notre sang se mettrait à bouillir et notre corps gonflerait jusqu’à l’explosion. C’est le vide mortel, celui qui s’oppose au plein et que les physiciens définissent comme tout ce qui reste quand on a éliminé ce qu’il est expérimentalement possible d’enlever d’une partie de l’espace. Il n’y a donc pas vraiment de vide possible mais seulement ce que les physiciens appellent de l’ultravide, c’est-à-dire une pression très faible dans un espace ou les molécules sont fortement raréfiées. Ainsi le vide est avant tout un concept philosophique qui désigne l’absence de matière. Alors, si le vide est conceptuellement possible mais probablement impossible et s’il y a avait du vide entre quatre murs, poursuit David Lewis, il n’y aurait rien, pas même d’espace-temps.

Ce vide-là, cette conception du vide du physicien expérimentateur qui manipule des tubes et des pompes à vide n’est pas celui vers lequel Frédéric Nef dans son livre La force du vide[1], cherche à diriger notre attention. Le vide dont le métaphysicien cherche à dire ce qu’il est etqu’est-ce qu’il y a quand on dit qu’il y a du vide est plutôt celui dont parle le physicien américain Leonard Susskind :

« […] pour le physicien théoricien le mot vide a une connotation bien plus vaste [que celui d’espace vide dont a expulsé l’air, la vapeur d’eau ou toute autre substance]. Cela désigne une sorte de contexte dans lequel se situe le reste de la physique. Le vide représente tout ce qui peut apparaître dans ce contexte. »[2]

F. Nef soutient alors, après avoir distingué le néant (le non-être), du vacuum (l’écart entre les atomes) une interprétation du vide comme vacuité. C’est ce qu’il nomme la « pensée du milieu ». Une pensée sur le fil du rasoir entre l’absolutisme (tout existe, tous les objets…) et le nihilisme (rien n’existe). La pensée du vide n’est pas selon Nef, une pensée du nihilisme. Alors que le vide apparaît comme « privatif, oppositif, soustractif », la vacuité est une « affirmation positive de l’absence d’essence forte et de fondement et non leur négation ». Cependant le monde – notre monde, celui que l’on observe et qui nous semble plein – nous laisse facilement  imaginer qu’il repose sur un socle essentiel, une substance fondatrice, et qui justement s’oppose au vide. Mais c’est là encore une interprétation de ce vide qui s’oppose au plein. F. Nef insiste alors :

« Si on pense le vide comme le rien, il n’y a pas de vide dans notre monde, mais si on pense le vide comme l’absence de fondement, d’essence, d’intrinsécalité, j’estime qu’il y a des arguments solides pour soutenir qu’il y en a dans notre univers, sous notre nez. En fait, nous ne voyons pas le vide, nous voyons à travers le vide, à partir d’une vacuité centrale en nous (sinon on serait si encombrés qu’on ne verrait pas). »[3]

Comment dire alors ce qu’est cette vacuité ?

Nef tout d’abord écarte le vide des trous (de Casati et Varzi[4]) et rejette le vide de la casserole ou de la bouteille, qui poussent la vacuité vers le vide spatial. Quant au champ sémantique du « vide » que l’auteur explore, dressant le thésaurus représentant le concept en anglais puis en français, il ne fournit pas d’information permettant de construire un réseau conceptuel. Si, marquant la préséance de la structure du monde sur les prédicats, l’auteur affirmait dans un article intitulé « Objet et propriété » que « de la structure du langage, on ne peut rien dériver quant à la structure des choses »[5] dans le cas du vide cette structure ne peut même pas être reflétée par le langage, puisque le vide, à première vue, n’a pas de structure.

C’est alors à partir d’une grille d’ontologie contemporaine que Nef tente de répondre à un certain nombre de questions : Est-ce que le vide est modal, c’est-à-dire est-ce qu’il est de l’ordre du nécessaire ou du possible ? Est-ce que le vide est une disposition, c’est-à-dire est-ce que le vide n’existe que dans certaines conditions ou sinon est-il seulement potentiel ? Puis il revient à sa thèse tropiste, énoncée dès l’introduction :

 « Tout ce qui existe est composé de qualités abstraites et c’est la vacuité, entendue comme dépendance sans point d’arrêt, qui est le lien entre ces qualités ou tropes. »[6]

Tout au long de son essai, F. Nef aura tenté (i) de dissocier le vide de la vacuité et (ii) de poser la vacuité comme absence de fondement substantiel. Comment caractériser alors ontologiquement cette vacuité ?

Ce qui d’emblée apparaît bien difficile est de chercher à concilier la vacuité avec une ontologie de la substance ou la vacuité serait un universel à la David Armstrong (universaux répétés dans des particuliers non répétables) instancié dans des vacuités locales, comme le blanc de les monochromes de Ryman est instancié dans les blancs particuliers de chacun de ces tableaux. La vacuité comme absence de fondement apparaît alors beaucoup plus conciliable avec une ontologie de tropes. Pourquoi ?

faux ryman

La théorie des tropes rend compte des propriétés sans faire appel aux universaux. Ainsi, contrairement aux universaux, les tropes sont des entités non répétables existant entièrement dans un endroit de l’espace-temps. Pour le tropiste, si chacun des tableaux de Robert Ryman est blanc, il y a deux propriétés ou tropes de blancheur. Chacun de ces tropes de blancheur est une propriété distincte. Le trope de blancheur dans le tableau 1 doit donc s’interpréter comme ce-blanc-maintenant. Les tropes du tableau 1 et ceux du tableau 2 ne peuvent donc pas avoir les mêmes conditions d’individuation. Si l’on considère le tableau ce-blanc-maintenant de la surface, cette-valeur-maintenant de la lumière reflétée, ce carré-maintenant du cadre, tous partagent le même espace-temps. En revanche, le second tableau, placé à côté du premier bien que partageant le même espace-temps et étant très semblable au premier, ne possède pas les caractéristiques de ce-blanc-maintenant, de cette-valeur-maintenant, de ce carré-maintenant. C’est pourquoi la propriété particulière doit être isolée par un acte de l’esprit. La blancheur du tableauqui n’est pas identique à la blancheur du tableau 2, doit être abstraite de la valeur de la lumière qui se dégage et du carré de son cadre. Ainsi, la propriété particulière doit être isolée par un acte de l’esprit. Cela ne signifie pas, pour autant, que les tropes sont des constructions de nos esprits. Alors que traditionnellement c’est une certaine indépendance logique qui caractérise les couples abstrait/concret et universel/particulier, la théorie des tropes force la résistance que nous aurions à penser ensemble les concepts de particulier avec celui d’abstraction. Les tropes ne sont donc pas des abstraits dans le sens où ils ne seraient pas dans l’espace-temps. Ils sont abstraits seulement dans la mesure où ils dépendent de quelque chose d’autre. L’abstraction ainsi comprise exclut tout monde possible dans lequel existeraient seulement des entités abstraites. Cette blancheur est donc parfaitement objective, elle a seulement besoin, afin d’être isolée, d’un acte cognitif. C’est ainsi qu’il faut comprendre le sens de qualités abstraites qui constituent ontologiquement tout ce qui existe.

Mais comment tout cela tient-il ? Comment rendre compte de l’unité du particulier ? Qu’est-ce qui fait tenir ensemble ce blanc, ce carré et cette valeur de lumière dans le tableau ? Qu’est-ce qui fait tenir ce faisceau de tropes (cette somme méréologique de propriétés particulières) qui constitue l’objet ? Dans une ontologie moniste non substantialiste, la question du lien entre les propriétés est celle dont on parle parfois ailleurs en termes de « colle ontologique » ou de «  ciment des choses » est cruciale. L’essai de Frédéric Nef est donc la recherche d’une connexion fondamentale, et l’auteur nous invite à nous tourner vers la vacuité.

Références

[1] Livre pour lequel Y. Schmitt dans sa très récente recension invite ou réinvite à la lecture. Le livre est paru en novembre 2011 au Seuil.

[2] Leonard Susskind, Le paysage cosmique, Gallimard, 2008, p. 107.

[3] Nef, p. 83.

[4] 1994, Roberto Casati et Achile Varzi, Holes and Other Superficialities, Cambridge (Mass.), MIT Press.

[5] « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M. Monnoyer, Paris, Vrin, 2004, p. 290.

[6] Nef, p. 20.

 

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