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Traité d’ontologie de Frédéric Nef, le renouveau ontologique au travail

Première publication, décembre 2009 (révisée août 2015)

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L’ontologie s’occupe de ce qui est et Frédéric Nef s’y consacre, mais la tâche n’est pas mince. C’est qu’il s’agit d’aller chercher ce qui existe et d’en débusquer la structure ultime. En ontologie, la mission est claire et d’emblée Nef nous la présente (p. 14) comme « cette partie de la métaphysique qui se consacre à la connaissance de la réalité… » Pour cela une vertu s’impose : le réalisme. Non que toute ontologie soit réaliste, nous précise l’auteur, mais toute tentative de faire de l’ontologie doit prendre position par rapport à cette vertu. Ce qu’il nous faut comprendre par « réalisme tout court » ou métaphysique c’est une thèse d’indépendance de l’esprit. Ici, le terme « métaphysique » s’entend, non comme un projet de connaissance qui situerait son horizon au-delà du monde empirique, mais comme la recherche la plus générale de ce qui est. Est-ce à dire que l’esprit n’est pas dans le monde ou qu’il est situé à la lisière de notre langage ? Non soutient Nef contre Wittgenstein (Tractatus 5.6). Il n’y a pas le monde d’un côté et l’esprit de l’autre. L’esprit n’est pas là – c’est la condition même de la possibilité de faire de l’ontologie –  pour projeter sur la réalité ses propres structures, mais au contraire pour nous permettre d’y accéder. Car nous avons un accès au monde et ce traité d’ontologie se veut une explicitation de cet accès.

Prendre position à propos du réalisme, c’est tout d’abord considérer un premier réalisme, le réalisme scientifique. Ce réalisme, qui prétend donner une image correcte de la réalité, s’oppose à l’antiréalisme qui soutient une thèse de dépendance de la réalité à l’égard de l’esprit. Cet antiréalisme, inspiré de Kant, pense que le seul monde sur lequel nous pouvons porter notre connaissance est le monde phénoménal. Le reste étant inaccessible, l’antiréalisme peut alors donner libre cours à une grande diversité de thèses qui partant d’un antiréalisme épistémique, conduit la connaissance sur les voies de l’intuitionnisme  en mathématiques, par exemple, ou du vérificationnisme en sémantique, voire à l’empirisme en philosophie des sciences ; ou partant d’un antiréalisme ontologique mène à des formes d’idéalismes, comme le constructionisme qui réduit tout ce qui existe à une construction.

L’ontologie sociale est un parfait révélateur d’un domaine particulièrement sensible aux sirènes de l’antiréalisme. Mais l’auteur nous explique, en défenseur du réalisme, que si l’on peut concevoir ce qui est à la base du constructionnisme, à savoir une certaine coupure  entre le physique et le social, la variété et le relativisme des contextes peuvent alors entraîner une posture radicale qui consiste à rallier au domaine du physique les présupposées du constructionnisme. Les êtres physiques, dépendant alors de l’esprit, deviennent relatifs à leurs dispositifs textuels et sociaux de production. De fil en aiguille, puisque tout est construit, l’esprit anime les choses et nos catégories tronçonnent notre réel. Mais alors, que devient notre « passion de connaître » comme le déclare Aristote (Métaphysique 980a) que notre auteur convoque, si les objets se mettent à varier d’une culture à l’autre et si le réel apparaît sans structure ? Pour l’ontologue, réduire l’ontologie à la seule connaissance de nos concepts ou suivant le constructionnisme en empêcher son émergence, c’en est trop ! Alors Nef devient facétieux, raille ce constructionnisme dans sa forme radicale et nous réjouit à son sujet dans un florilège de questions savoureuses (p. 56). Mais si ironie il y a, dans quelques uns de ces propos, elle n’est là que pour mieux isoler cette allergie de la doxa de la déconstruction contre ce « sursaut de bonne santé » pour la connaissance et le savoir qu’illustre le renouveau ontologique de la métaphysique contemporaine.

Les quelques 400 pages du traité d’ontologie pour les non philosophes (et les philosophes)  s’adressent donc à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux sciences, qu’elles soient fondamentales ou spécifiques. Et si c’est précisément en priorité aux non philosophes que ce livre s’adresse, c’est parce que l’ontologie n’est pas cette marotte du temps passé dont les philosophes n’auraient plus qu’à raconter l’histoire, mais une science à l’intérieur même des sciences. Reste que cette première adresse au non philosophes ne fait pas de ce traité pour autant un ouvrage facile à appréhender. C’est de métaphysique dont il s’agit et qui, bien que contemporaine, se rattache à la plus pure des traditions. Cependant, Frédéric Nef escompte bien que les non philosophes s’en soucieront.

En effet, le plus souvent sous-jacente quand elle n’est pas éradiquée (par le déconstructionnisme par exemple), l’ontologie, ou pour le dire comme Quine, ce qui nous engage à ce qui est, peuple toute science d’entités plus ou moins escamotées. Alors, trouver la direction qui pourra nous conduire vers ce qui est n’est pas chose aisée. La pièce de Frank Stella, choisie en couverture du livre, exprime d’une certaine façon à la fois ce que contient l’ouvrage et ce qui fait toute la réalité de l’enquête en ontologie. L’objet est multiforme et additionne les apparences, se love en arabesques pour mieux réapparaître en prismes géométriques, cônes de révolution ou en piliers austères, avant qu’on ne le voie déborder la frontière de son cadre qui voulait l’y tenir. Mais l’ouvrage de Frédéric Nef nous aide à distinguer les directions (réalisme versus antiréalisme), à séparer les domaines (métaphysique, ontologie, méréologie), à questionner les thèses (physicalisme, dualisme, émergentisme) et les programmes (naturalisation, réduction), à spécifier les entités (objets, tropes, propriétés), à différencier les méthodes en ontologie et en analyse conceptuelle, à comprendre le bien-fondé de l’expérience de pensée…

Mais regardons l’objet. Trois parties. La première, dans laquelle il est question de « méthode et de définition », et qui nous guide  vers les grandes figures contemporaines montrant toute la diversité des programmes (Husserl, Lesniewski, Ingarden, Whitehead, Quine), avant de questionner la possibilité d’une méta-ontologie qui permettrait d’effectuer la comparaison entre les ontologies. Une deuxième, « ontologie et réduction » où l’auteur se livre à une clarification du projet de naturalisation de l’ontologie, y aborde les limites et expose les critiques (J. Lowe), avant de consacrer un chapitre  aux strates et à la question de l’émergence. Enfin, une troisième partie intitulée « réalisme structural, métaphysique humienne » où un chapitre central (VI) dédié entièrement aux propriétés permet à Nef non seulement de défendre leur existence mais de démontrer que les choses qui existent sont des faisceaux de propriétés particulières ou tropes. Mais reste, entre autres, la question cruciale du comment les choses tiennent-elles ensemble ? Question à laquelle l’ontologie doit chercher une réponse qui se distingue ducomment de la seule description scientifique. Enfin, dans un ultime chapitre, se présentant comme dépassement de la métaphysique humienne (soutenue au XXème siècle par David Lewis) pour laquelle il n’existe pas de connexions nécessaires dans la nature, Frédéric Nef présente, ce qui pour lui offre une alternative à cette métaphysique humienne, à savoir l’existence de propriétés dispositionnelles et émergentes.

Alors, après l’avoir examiné, le livre ne parvient pas vraiment à se fermer. On le regarde encore, il nous faut l’étudier, revenir sur les notes abondantes et précises, reprendre un terme que le glossaire (réellement remarquable) nous rendra explicite. Et quand on le repose parmi les autres livres publiés cet hiver, les entrelacs et les bordures néo baroques de la pièce de Stella, telle une enluminure, nous parle encore longtemps de ce voyage philosophique unique en langue française. Et l’on sait qu’au printemps, si nous considérons l’ontologie vraiment avec sérieux, nous le lirons encore.

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