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Survenir mais encore…

Première publication, mai 2007 (révisée août 2015)

La caractéristique première du principe de survenance appliqué au mental, est une relation de dépendance du mental sur le physique ou sa converse, de détermination par le physique, du mental. Davidson interprète la notion de survenance de la façon suivante :

On peut interpréter cette survenance comme signifiant qu’il ne peut y avoir deux événements qui soient semblables sous tous leurs aspects physiques mais qui diffèrent sous un aspect mental quelconque, ou qu’un objet ne peut pas changer dans certains aspects mentaux sans changer dans certains aspects physiques.[1]

Autrement dit, rien dans le mental ne pourrait exister à moins qu’il ne soit strictement impliqué par le physique. Pour prendre un exemple en dehors du domaine de l’esprit, on peut dire que la structure moléculaire est survenante à la structure atomique ou que l’élasticité survient sur la structure moléculaire sur lequel la sollicitation mécanique est réalisée. Dans ces deux exemples, la survenance est liée à une image métaphysique de la réalité conçue par niveaux.

La survenance[2] est habituellement comprise comme une relation entre deux classes de propriétés. Cette relation exprime une dépendance entre ces deux classes. L’idée basique de dépendance est que si les propriétés A dépendent des propriétés B, alors les propriétés B déterminent les propriétés A. Si les propriétés B déterminent les propriétés A, alors il n’est pas possible que les propriétés B soient fixes alors que les propriétés A puissent encore varier. Autrement dit, il existe une relation de co-variation entre les propriétés et les propriétés B. Nous retrouvons ainsi l’idée intuitive de la survenance à savoir que si deux situations sont indiscernables quant aux propriétés B, elles le sont aussi, quant aux propriétés A.

De l’intuition basique de deux êtres physiquement identiques en tout point partagent les mêmes propriétés mentales, nous établissons alors que la survenance de A doit nécessairement se produire chaque fois que B est instancié. Ainsi, de simple co-variation, la survenance (ici dans sa version forte), devient une thèse ontologique impliquant l’idée de la dépendance et de la détermination. En conséquence, lorsqu’une propriété mentale est instanciée à un instant t, dans un organisme c’est en vertu du fait que sa propriété physique de base l’est aussi à cet instant t. Nous pouvons la formuler ainsi :

[Survenance esprit-corps] Le mental survient sur le physique lorsque deux choses (objet, événement, organisme, etc.) exactement semblables par toutes leurs propriétés physiques ne peuvent différer en quelque aspect que ce soit par leurs propriétés mentales. C’est-à-dire, que l’indiscernabilité physique implique l’indiscernabilité mentale.

Ainsi, dans le cas d’une personne, par exemple, ressentant une douleur, le principe ci-dessus nous dit que la personne instancie nécessairement une propriété physique, c’est-à-dire un état neuronal formant la base survenante pour la douleur. Cette formulation de la relation de survenance montre donc à la fois qu’une co-variation existe entre les propriétés mentales et physiques et qu’une dépendance et une détermination les relient. Toutefois, la survenance ne semble rien nous apprendre quant à la nature de cette dépendance ou détermination. Autrement dit, affirmer que le mental survient sur le physique n’explique pas la relation de dépendance entre les deux domaines. En conséquence, la relation de survenance n’apparaît donc pas comme une relation métaphysiquement « profonde ». Elle est une simple relation « phénoménologique » dans des schémas de co-variation.

Ce que donc nous indique la survenance du mental sur le physique est alors seulement l’existence d’une structure commune à toute une famille de positions que l’on peut ranger sous le vocable de « physicalisme ». Notion purement modale, la survenance est le signe que le mental ne peut exister en dehors du physique et flotter ainsi librement, en dehors de tout ancrage, dans le monde physique. Nous pouvons dire alors de la survenance qu’elle est l’indicateur de la dépendance du mental sur le physique.

Reste alors la question principale à laquelle la survenance ne répond pas – elle n’est en effet pas une explication – et qui est celle que pose l’image métaphysique d’une monde hiérarchisé par niveaux : quel lien la propriété supérieure entretient-elle avec la propriété de niveau inférieur ?

Ce que nous chercherons donc à savoir, c’est pourquoi A et B co-varient. L’identité est certainement la solution la plus économique ! Cependant A pourrait causer B, ou les deux ensembles de propriétés A et B, pourraient avoir une cause commune, ou encore A pourrait être constitué de B ou encore être réalisé par B. Survenir, oui, mais encore !

Références

[1] 1970, « Mental Events », in Davidson, 1980, Essays on Actions and Events, trad. Française P. Engel, Actions et événements, Paris, P.U.F., 1993, p. 98.

[2] Cf. T. Horgan, 1993, « From Supervenience to Superdupervenience: Meeting the Demands of a Material World », Mind, 102, p. 566 ; J. Kim, 1993, Supervenience and Mind, Selected Essays, Cambridge, Cambridge University Press, p. 57-58.

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