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Structure et fonction: l’oeil de l’homme et l’oeil du poulpe

Première publication, avril 2010 (révisée août 2015)

Selon l’argument de la réalisation multiple du mental, la propriété d’éprouver une douleur, par exemple, n’est pas uniformément réalisée par le même genre de structure physique. Ainsi, une grande variété d’organismes, du primate au reptile, voire à l’extraterrestre, serait susceptible de posséder une propriété mentale, comme ressentir la peur, éprouver une douleur, etc.[1]

Si la douleur, par exemple, est réalisée de façon multiple, cela signifie que le réalisateur de la douleur dans un organisme diffère du réalisateur de la douleur dans un autre organisme. D’emblée, il semble, tout-à-fait raisonnable de penser que certains organismes, ayant un cerveau différent du nôtre disons, puissent avoir des propriétés en commun avec nos cerveaux. De plus, les neurosciences fournissent des exemples d’organismes dont le comportement peut être décrit au moyen de concepts psychologiques identiques, mais dont les systèmes nerveux sont différents. Ainsi, la réalisation multiple, en montrant  une similarité au niveau de l’état réalisé et une différence au niveau du réalisateur offre l’avantage d’une explication ne se restreignant pas aux seuls organismes possédant un cerveau comme le nôtre. Mais comment peut-on comprendre la relation de la structure physique et de la fonction ?

oeil du poulpe

Lorsque l’on cherche à expliquer une fonction dans une structure, comme la vision, par exemple, chez un organisme,  on cherche à déterminer quels sont les composants appropriés dans l’organe de la structure qui semblent pertinents pour cette fonction. Ainsi, chercher à expliquer la fonction de réception lumineuse chez un individu, c’est chercher quels sont les composants pertinents qui la réalisent. Dans le cas de la fonction oculaire, un grand nombre de composants sera alors convoqué afin d’expliquer, des premières incidences de la lumière sur les cellules photoréceptrices jusqu’à la formation de l’image, la fonction de l’organe de la vision. C’est donc ainsi dans la relation entre structure et fonction que la relation de réalisation se comprend. Cette même fonction de la vision peut alors être réalisée dans des individus apparemment très différents comme, par exemple, le poulpe ou l’homme. Or certaines des structures de l’œil chez l’un et l’autre de ces organismes sont similaires, comme le fait de posséder une rétine ou que chez chacun d’entre eux, une lentille joue le rôle de la structure réfractrice. Cependant, ils diffèrent par les genres de rétine et les méthodes pour focaliser la lumière.[2] De plus, les différences ne sont pas seulement présentes dans la structure du système de la réception visuelle, mais elles sont aussi présentes dans la sortie. En effet, la différence dans les cellules photoréceptrices entre l’œil humain et l’œil du poulpe fait que ce dernier ne perçoit pas les couleurs. Et la différence dans les méthodes de focalisation produit des temps de réaction différents. Peut-on dire alors que les fonctions visuelles du poulpe et de l’humain sont similaires ? Que les yeux aient des fonctions semblables ne signifie pas que leurs fonctions doivent être identiques. Ainsi établir, qu’à partir d’une isomorphie fonctionnelle on puisse conclure à une réalisation multiple de cette fonction, c’est passer sous silence certaines différences fonctionnelles plus fines. A un certain niveau de description, être affamé, par exemple, est un état fonctionnel dans toutes les espèces, mais à un niveau plus fin, les différences dans les mécanismes associés au comportement de la faim entre les espèces montrera des différences dans le comportement : le poulpe diffère de l’humain dans la façon dont il cherche sa nourriture, dans la manière de la digérer, etc.

C’est ainsi, en vertu de ce que l’on considère comme une différence ou une similarité fonctionnelle, que W. Bechtel et J. Mundale[3] argumentent contre la réalisabilité multiple des états psychologiques par des états neuraux. Ils montrent, relevant alors le défi de Putnam, que les états psychologiques non seulement n’ont pas reçu de démonstration empirique, mais ne sont tout simplement pas réalisés par des types distincts d’états physiques (neuraux). On peut alors se demander comment un tel argument, qui pourrait bien ne pas recevoir de démonstration empirique a pu être accepté de façon si massive.

Si nous avons de bonnes raisons de conclure qu’un rat, par exemple, puisse ressentir la peur d’une façon quasi-similaire à la nôtre, nous savons également, sans entrer dans des explorations neurophysiologiques, que le cerveau du rat n’est pas identique au cerveau de l’homme. De telles intuitions contradictoires, entre différence et similarité, reposent sur une certaine conception du cerveau ou du moins de certaines aires du cerveau prises comme un tout. Or, selon W. Bechtel et J. Mundale, la conception opérative de la notion d’ « état du cerveau » telle qu’elle est utilisée dans la pratique des neurosciences diffère grandement de la notion d’un grain plus fin dont font parfois usage les philosophes.[4] En effet, si la « radioscopie philosophique » du cerveau peut s’affiner au point que l’idée de la réalisation multiple apparaisse à tous les niveaux de l’investigation, cette spécification est cependant inconsistante avec les généralités admises dans les sciences. Car c’est bien sur la base « d’hypothèses de travail au sujet de ce qui est commun dans les cerveaux à travers les individus et les espèces que les neurobiologistes et les neuroscientifiques cognitifs ont découvert que des indices de traitements de l’information fonctionnaient .» Devons-nous, en conséquence, conclure, sur la base de certaines découvertes récentes de mécanismes unitaires de types psychologiques communs à des espèces distinctes[5], et dont on peut penser que les neurosciences au niveau cellulaire ou moléculaire en produiront de plus en plus, que l’intuition de la réalisation multiple n’est plus d’aucune utilité et qu’elle ne peut donc plus soutenir l’argument fondateur du physicalisme non réductible ?

Références

[1] 1975. « Psychological Predicates », 1975, trad. française dans Philosophie de l’esprit, psychologie du sens commun et sciences de l’esprit, textes réunis pas D. Fisette et P. Poirier, 2002, p. 281, Vrin, Paris.

[2] La rétine de l’œil humain est composée de deux types de photorécepteurs, les cônes et les bâtonnets, et la focalisation s’effectue par un changement de courbure du cristallin. Chez la pieuvre les photorécepteurs contiennent des rabdomères et la focalisation de la lumière s’effectue par déplacement avant et arrière de la lentille.

[3] 1999, « Muliple ralizability revisited : Linking cognitive and Neural States », Philosophy of Science, 66, 1999, p. 175-207.

[4] « Actuellement, la notion d’état du cerveau est une fiction pour philosophe ». Ibid., p. 177.

[5] J. Bickle, 2008, « Vous avez dit réalisation multiple ? Je réponds neurosciences moléculaires » Des neurosciences à la philosophie, Neurophilosophie et philosophie des neurosciences, P. Poirier et L. Faucher (dir.), Syllepse, 2008, p. 181-204.

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