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Soyons réalistes (demandons l’impossible ?)

Première publication, octobre 2010 (révisée août 2015)

Le réalisme métaphysique[1] est le point de vue qui soutient qu’il existe un monde d’objets et de propriétés indépendant de nos pensées, de nos discours et de nos schèmes conceptuels à son sujet. Ainsi, lorsque l’on adopte une position réaliste, on pense que l’existence du monde précède l’existence de nos esprits et que le monde continuera d’exister après eux. On distingue donc, lorsque l’on se réfère au réalisme, deux dimensions : l’existence et l’indépendance[2].L’existence signifie qu’il y a un monde extérieur et l’indépendance, que ce monde n’a pas besoin d’être relié à quoi que ce soit : il existe en dehors de notre mental !

Devitt

Le réalisme métaphysique affirme donc que le monde est une chose et que nos représentations en sont une autre. Pour M. Devitt, le réalisme métaphysique est une « doctrine irrésistible » et il n’existe pas d’argument qui pourrait nous contraindre à l’abandonner.[3] Chaque jour, au moins en ce qui concerne le monde observable ordinaire, nous en faisons l’expérience.

Notons qu’une personne peut être réaliste quant à l’existence et l’indépendance de certaines choses ou de types de choses et être antiréaliste à propos d’autres choses ou d’autres types de choses. Le réaliste à propos des propriétés, par exemple, considère que les propriétés sont des entités qui existent et qu’elles ont une nature indépendante de nos croyances. Le réaliste à propos des universaux pense que la sphéricité, par exemple, existe et que certains objets sont sphériques ou pas, en dehors des catégories ou de la perception des personnes qui l’affirment. De la même manière le réaliste métaphysique considère que le monde, ses parties et ses structures non-intentionnelles, existe et possède une nature indépendante de nos conceptions.

Si le monde (et ses parties) est de la manière dont il est, alors toute théorie à propos de la nature du monde est susceptible de décrire correctement ou non le monde. Il n’est donc pas nécessaire d’admettre que la description soit correcte pour un groupe et fausse pour un autre. Ce point de vue est celui de l’antiréalisme. Pour ce dernier, nous sommes plus ou moins empêtrés dans nos schèmes conceptuels. L’enquête que l’on peut faire sur la nature de la réalité ne peut pas, selon ce point de vue, être conduite simplement en explorant le monde lui-même. Si l’on veut déterminer comment les choses viennent influencer le résultat de notre enquête, il nous faut aussi explorer la nature de notre esprit ou de nos pratiques linguistiques. Le genre d’antiréalisme représenté par le relativisme culturel, par exemple, soutient que nous ne pouvons pas dire comment est le monde, mais qu’au mieux nous pouvons découvrir ce qu’il est pour nous ou pour les membres d’une communauté culturelle ou linguistique particulière. En conséquence, ce qui sera découvert par une communauté pourra  ne pas être la même chose que ce que pourra découvrir une autre communauté. L’idée qui préside à ce relativisme est que nous fabriquons un monde avec nos concepts.

On a longtemps opposé le réalisme à l’idéalisme. Mais l’idéaliste est-il un antiréaliste ? Selon Berkeley, s’il est problématique de poser l’existence d’une réalité indépendante de l’esprit, c’est que « la réalité perceptible se réduit à des idées sensibles particulières. »[4] Mais pour Berkeley, la nature immatérielle de la réalité ne signifie pas qu’il n’existe pas de monde en dehors de la description que nous en faisons.

Le réalisme métaphysique, selon H. Putnam, parce qu’il est illusoire d’accéder à un monde tout fait, nécessite la prise en compte d’un point de vue divin. En conséquence :

Les « objets » n’existent pas indépendamment des cadres conceptuels. C’est nous qui découpons le monde en objets lorsque nous introduisons tel ou tel cadre descriptif. [5]

Cependant, bien qu’il se défende d’être un relativiste qui soutiendrait que tous les systèmes conceptuels se valent[6], la relativité conceptuelle, que Putnam promeut, exprime cependant bien qu’il nous est impossible de concevoir un monde existant objectivement en dehors de notre mental. Le face-à-face avec la réalité nous enfermerait dans nos catégories subjectives, mais ce face-à-face dessine-t-il une image conforme à notre position épistémique ? La position réaliste nous invite à penser que nous ne sommes pas face à la réalité, mais que nous en faisons partie. Certes, la relation entre la pensée et le monde s’exprime dans une grande diversité conceptuelle et culturelle et elle peut expliquer en partie la séduction du glissement relativiste. Mais le réalisme métaphysique est avant tout une thèse qui affirme que le monde existe de manière indépendante du mental et qu’il est comme il est, en dehors de nos conceptions. Un argument antiréaliste  doit donc diriger ses objections contre cette thèse. Pour l’heure, tant que nous ne comprenons pas comment nos activités de classification des choses concernant le monde pourraient avoir une influence sur la structure du monde, demeurons réalistes (demandons l’impossible ?).

Références

[1] Cf., R. Pouivet, 2008, Philosophie contemporaine, PUF (chapitre 4 en particulier) ; P. Boghossian, 2006, Fear of Knowledge: Against Relativism and Constructivism, Oxford University Press, traduction française  Ophelia Deroy, La Peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissanceMarseille, Agone, coll. « Banc d’essais », 2009.

[2] M. Devitt, 1984, Realism & Truth, Oxford: Basil Blackwell, p. 13-15.

[3] Ibid., p. 424.

[4] D. Berlioz, 2000, Berkeley, Un nominaliste réaliste, Vrin, p. 99.

[5] H. Putnam, 1981, Reason, Truth and History, Cambrige University Press, 1981,trad. française A. Gerschenfeld, Raison, Vérité et Histoire, Les Editions de Minuit, p. 64.

[6] Ibid., p. 66.

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