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Pur platonisme : l’unicité dans le multiple

Première publication, février 2008 (révisée août 2015)

Le statut ontologique des propriétés mentales, selon le point de vue standard hérité de la théorie fonctionnelle de l’esprit, sont réalisées de façon multiple. Ainsi, deux particuliers peuvent posséder la même propriété mentale. Un chien et un humain pourraient donc être dotés de la même propriété d’éprouver une douleur, par exemple. Cependant, avant de se demander si une propriété mentale peut être partagée par deux particuliers numériquement différents, il nous faut questionner l’intelligibilité d’une telle notion. Voulant alors clarifier cette situation, nous convoquons un problème antédiluvien.[1]

Le problème des universaux est un des plus anciens problèmes philosophiques. Ce problème peut prendre la forme suivante : comment des particuliers, numériquement différents, peuvent-ils avoir les mêmes propriétés ? Par exemple, comment des particuliers sphériques peuvent-ils partager la propriété d’être sphérique ? En posant ainsi le problème des universaux, celui-ci devient un « problème de propriétés ».

En dehors du fait de se demander si le problème des propriétés se confond avec celui des universaux, nous sommes face, ici, à un problème ontologique. Un problème ontologique n’est pas un problème au sujet de la connaissance ou de la pensée ou encore de la façon de parler de telle ou telle entité. Non, un problème ontologique est un problème au sujet des genres d’entités qui existent.

David Armstrong[2] formule ce problème, comme étant celui de savoir comment des particuliers, numériquement différents, peuvent être identiques en nature tout en étant néanmoins du même type. On pourrait plus simplement formuler la question ainsi : comment comprendre l’identité dans la différence ou l’unicité dans le multiple ? Dans la tradition philosophique de langue anglaise, le problème porte le nom de « One over Many ».

Les philosophes qui regardent les propriétés comme des universaux pensent contribuer à résoudre cette question de l’unicité dans le multiple. En effet, pour le réaliste, les universaux sont des entités qui peuvent être simultanément exemplifiées par différents objets. Ainsi, lorsque l’on considère cette pomme rouge, selon le réalisme, on détecte trois constituants : la pomme particulière, le rouge de cette pomme qui existe dans la pomme, et le rouge universel qui se manifeste dans le rouge de cette pomme et dans le rouge de toutes les autres pommes rouges. Pour le réalisme platonicien, posséder une propriété ne consiste pas à posséder une caractéristique interne particulière, mais à être en relation d’instanciation avec certains universaux ou certaines Formes appartenant à un autre monde. Sans la Forme de la rougeur, on ne pourrait pas remarquer la répétition des occurrences de rouge. Qu’y a-t-il alors dans la nature de l’universel lui-même qui fournit la fraction de rouge que nous voyons dans cette pomme ? Ce réalisme « extrême », en faisant exister une autre entité, la « Forme », à côté des individus distincts qui se ressemblent, ne peut répondre à cette question, car elle en soulève bien d’autres, comme par exemple : Comment et où ces objets abstraits existent-ils ? Comment interagissent-ils avec les particuliers ? Que faire des propriétés non exemplifiées ? La question des propriétés non exemplifiées pose, en effet, l’existence d’universaux qui ne se trouvent pas dans le monde ordinaire de l’espace et du temps. Alors oui, même si ce réalisme est une réponse à ce problème de l’unicité sur le multiple, il nous laisse néanmoins avec notre ignorance.

Références

[1] Pour un éclairage historique passionnant du problème des universaux, on peut consulter le livre d’Alain de Libera, La querelle des universaux : de Platon à la fin du Moyen Age, éditions du Seuil, 1996.

[2] Universals and Scientific Realism, Vol I: Nominalism and Realism, Cambridge: Cambridge University Press, 1978, p. 41.

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