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Platon et les modernes : instancier un universel

Première publication, janvier 2008 (révisée août 2015)

Le prédicat est une « chose » qui dépend du langage, alors que la propriété est une structure de la réalité, indépendante (de nos pensées et donc de notre langage). Refuser le nominalisme du prédicat et admettre des propriétés dans l’ontologie, c’est, à propos de ces dernières, être réaliste.

Selon les termes du débat philosophique, certaines entités ont des propriétés mais ne sont pas des propriétés, ce sont les particuliers. Autrement dit, « un particulier est quelque chose (non nécessairement un objet) qui instancie, mais n’est pas lui-même instancié. Les universaux, quant à eux, nécessairement ont des instances (ou au moins sont instanciables). »[1]

Les particuliers peuvent être définis comme des entités concrètes, c’est-à-dire qu’elles sont, contrairement aux universaux, des entités spatiotemporelles. Les universaux, quant à eux, sont des entités abstraites qui peuvent être simultanément exemplifiées par différents particuliers. Il est ainsi admis que les particuliers et les universaux sont deux entités appartenant à deux catégories différentes. Une chose ordinaire de notre environnement habituel, telle que cette table, est un particulier qui peut entrer en relation d’instanciation avec un certain universel. Une brique de terre cuite possède une masse de 2.1 kg en vertu de la relation d’instanciation à l’universel être une masse de 2.1kg. Une deuxième brique de la même masse instanciera le même universel d’être une masse de 2.1kg.

Pour le réaliste, il existe une bonne raison de postuler des universaux. En effet, les universaux sont à la base de la classification des particuliers. Gilbert et George sont des hommes parce qu’ils instancient chacun l’universel homme. La forme particulière de cette balle est sphérique parce qu’elle instancie l’universel de la sphéricité.

Gilbert et George

Le concept d’exemplification provient des théories des objets abstraits dont l’origine remonte à Platon dans la discussion des formes et au débat entre Aristote et Platon. Aristote affirmait qu’un universel, par exemple, la sphéricité, est logé là où l’entité sphérique l’était.[2] Platon, en revanche soutenait que la forme n’était pas spatiale.[3] En conséquence, cette dernière entité qui existe indépendamment de son instance, pourrait donc encore exister même si rien dans le monde des particuliers ne l’instanciait.

Le réalisme peut donc alors, à l’instar du réalisme du prédicat, devenir lui aussi extrême. Le réalisme « extrême » considère que l’universel, par exemple, la propriété d’être rouge, si tant est qu’une telle propriété existe, est une entité « séjournant » en dehors de l’espace et du temps, alors que, la pomme, particulier présent ici et maintenant, exemplifie cette propriété universelle rouge. Une telle ontologie des « deux mondes » introduit le problème difficile de la relation entre des objets spatiotemporels (particuliers) et ce qui existerait en dehors de l’espace et du temps (universaux). On peut bien affirmer comme primitive la relation d’instanciation, mais cette relation n’en demeure pas moins mystérieuse. En effet, l’instanciation n’est pas une.[4] Mais comment un lien non relationnel peut-il exister entre deux choses distinctes ?

Si les choses sont distinctes, alors le lien est une relation. Si le lien n’est pas une relation, alors les deux choses ne sont pas distinctes. John Heil exprime ainsi cette difficulté :

Je n’ai pas d’idée de ce que pourrait signifier de dire que les universaux résidant (‘en un certain sens’) en dehors de l’espace et le temps, ont leurs instances dans l’ici et maintenant. Cette page ‘instancie la blancheur’. Bien que la blancheur (l’universel) n’est pas présent dans la page ou n’importe où ailleurs, les instances de la blancheur sont-elles bien là. Je peux parler de ces mots, mais je n’ai aucune notion de ce que cela signifie. Voici l’universel et voici ses instances. Nous avons un nom pour la relation que celui-ci porte au précédent : l’instanciation. Mais qu’est-ce que la relation d’instanciation. Ce n’est pas une critique voilée, simplement la reconnaissance d’une ignorance.[5]

Plus précisément, Frédéric Nef met en évidence deux difficultés liées à la relation d’instanciation : une difficulté sémantique, une difficulté ontologique :

La difficulté d’ordre sémantique touche la nature exacte de ce qu’on entend par ‘instanciation’ – quand on affirme que F est instancié dans a on ne donne pas la sémantique de cette opération. La difficulté d’ordre ontologique concerne le mode de présence de cet universel F auprès du particulier a. Ce qui était obscur chez Aristote n’est pas devenu beaucoup plus clair.[6]

Reste-t-il alors un intérêt, lorsque l’on considère que la balle est sphérique et que cette sphéricité est dans la balle, à concevoir que cette propriété puisse être universelle ?

Références

[1] E.J. Lowe, 1995, « The Metaphysics of Abstract Objects », The Journal of Philosophy 92, p. 518.

[2] Ces distinctions devenues populaires ne reflètent pas, selon Alex Olivier – « The Metaphysics of Properties, Mind 105, 1996, p. 25-, les points de vue de Platon et d’Aristote. Ils sont dérivés d’Armstrong,  Universals and Scientific Realism, Vol I: Nominalism and Realism, Cambridge: Cambridge University Press, 1978, qui utilise aussi les termes d’universaux « transcendants » et « immanents ». Ces derniers termes correspondent à l’ancienne distinction entre universalia ante rem et universalia in rebus.

[3] Philèbe 15 b, Parménide 131a.e

[4] Op. Cit., Armstrong, p. 108 ; D.L.M. Baxter « Instanciation as Partial Identity », Australasian Journal of Philosophy 79, p. 449.

[5] 2003) From an Ontological Point of View, Oxford: Oxford University Press, trad. Française D. Berlioz et F. Loth, Ithaque, 2011, p. 148.

[6] « Objet et propriété », La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin, p. 280.

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