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Peut-on éliminer la relation de causalité ?

Première publication, novembre 2007 (révisée août 2015)

Bertrand Russell au début du 20ème siècle[1] a défendu, au sujet de la causalité, un point de vue éliminativiste. Pour lui, la causalité n’était qu’une « relique d’une époque révolue, survivant comme la monarchie, seulement parce qu’il est supposé qu’elle ne ferait plus aucun mal. »[2]

Un argument que Russel utilise et que l’on peut qualifier de « humien » met en cause les attributions causales à propos de relations qui existeraient dans la nature et qui ne seraient, à ses yeux, que pur anthropomorphisme :

La croyance que les causes ‘fonctionnent’, provient de leur assimilation, consciemment ou inconsciemment, aux volitions.[3]

Hume ne pensait pas autre chose :

[…] lorsque nous transposons la détermination de la pensée sur les objets extérieurs et supposons une connexion réelle ou intelligible entre eux, car c’est là une qualité qui ne peut appartenir qu’à l’esprit qui les considère.[4]

Pour Russell, ainsi que pour Hume, ce que vise l’argument anthropomorphique, c’est la connexion nécessaire entre les événements entrant dans la relation causale. La conception humienne de la causalité réunit deux éléments : l’observation de la conjonction constante et le sentiment de la connexion nécessaire. L’habitude réitérée de la première, engendrant la seconde dans les esprits.[5]

Cependant, nous pouvons savoir que c cause e sans connaître la loi couvrant cette relation. Un enfant peut, par exemple, verser quelques gouttes d’un liquide incolore sur de la poudre blanche et, en voyant celle-ci virer au bleu, identifier le liquide versé comme la cause du bleuissement de la poudre (l’eau bleuit le sulfate de cuivre anhydre). La croyance en une proposition générale liant le premier événement au second n’est, dans ce cas, d’aucune actualité. L’occurrence de causalité singulière existe, ici, avant toute référence à une loi. Par conséquent, l’argument de l’injection de la volition dans la causalité n’a plus de prise : la causalité est compatible avec l’ignorance de la relation causale.

Russell, dans un second argument, défend l’élimination en montrant la différence entre les lois de la physique et les lois causales. Les lois causales sont des lois de succession et ne sont importantes que pour les philosophes.[6] Pour Russell, les lois de succession portent la marque de l’enfance d’une science. Dans la loi de la gravitation, par exemple, « il n’existe rien qui puisse être appelé « cause » et rien qui puisse correctement être appelé « effet ». »[7] Les lois de la physique sont, en effet, des lois d’association et sont, par conséquent, causalement neutres. En effet, rien dans la physique ne se conforme à la notion de cause. Que les agents cognitifs soient engagés dans une détermination du passé vers le futur, ne doit effectivement avoir aucun impact sur les descriptions scientifiques. Mais peut-on inférer de cela un argument ontologique éliminativiste concernant les causes ? Est-ce que du fait que la science fondamentale n’est pas justifiée à utiliser des concepts causaux, il s’ensuit que la cause n’existe pas ? Que penser d’une telle inférence ?

Cartwright

Nancy Cartwrigth[8] met en exergue l’intrication du concept de causalité avec nos stratégies d’actions comme concept déterminant, non seulement pour nos pratiques quotidiennes, mais pour toute pratique scientifique. En effet, vouloir construire ou évaluer des stratégies pour agir réclame une estimation de l’effet qui sera produit. En conséquence, souhaiter obtenir tel ou tel état de choses requerra la recherche des causes. Ainsi, par exemple, lorsque la science médicale se penche sur la recherche des causes du cancer, elle agit dans un objectif qui est de pouvoir contrôler les causes du développement de la maladie. « Il y a une connexion naturelle entre les causes et les stratégies qui devrait être maintenue : si on veut obtenir un but, c’est une bonne (dans le sens utile de bon) stratégie d’introduire une cause pour ce but. »[9] Mais Cartwrigth, pour extraire son argument, distingue entre deux sortes de lois : les lois causales qui sont effectives, de celles qui ne le sont pas. Elle cite l’exemple des Français qui en construisant le canal de Panama, avaient découvert que répandre de l’huile sur les marais était efficace pour stopper la progression de la malaria, alors qu’enfouir sous la terre les couvertures contaminées n’était d’aucune utilité.[10] De ces deux stratégies causales, l’une était efficace, l’autre pas. Ainsi, pour Cartwrigth, les lois causales ne peuvent pas être supprimées, elles ont seulement besoin de cette distinction entre effectivité et non effectivité.

Si l’on suit l’analyse de Cartwright, il apparaît donc, que la causalité est effectivement liée, de façon manifeste, aux circonstances stratégiques de nos actions. Cela doit-il, pour autant, nous orienter vers une conception épistémique de la causalité ? Certes, la sélection d’un événement comme cause poursuit une stratégie pratique et s’avère ainsi dépendante de nos intérêts cognitifs, mais lorsque les causes sont effectives, c’est parce qu’elles prennent appui sur des propriétés pertinentes réelles. Ce sont les propriétés de l’huile qui tuent les larves des moustiques, vecteurs de la malaria. Par conséquent, la relation causale est liée aux stratégies de nos recherches, mais cela ne la réduit pas, contrairement aux dires de Russell à un concept anthropomorphique. La relation causale est donc justifiée, parce qu’elle permet de discriminer entre les stratégies effectives de celles qui ne le sont pas. Une fois que l’on a identifié la relation qui remplit la fonction stratégique effective, elle peut être décrite légitimement comme causalité. Par conséquent, même si le concept de causalité est absent des équations physiques, il semble qu’il ne puisse, malgré tout, pas être éliminé de la pratique scientifique.

Références

[1] 1912, « On the Notion of Cause », Mysticism and Logic, Unwin Book, 1963.

[2] Ibid., p. 132.

[3] Ibid., p. 139.

[4] 1739, Treatrise of Human Nature, L.A. Selby-Bigge et P.H. Nidditch (eds), Oxford, Clarendon Press, 1955, trad. Française P. Baranger et P. Saltel, Paris, Garnier Flammarion, 1995, p. 245.

[5] Ibid., p. 228.

[6] Op. cit., Russell, p. 144.

[7] Op. cit., Russell, p. 141.

[8] 1979, « Causal Laws and Effective Strategies », Noûs 13, p. 419-437.

[9] Ibid., p. 431.

[10] Ibid., p. 420.

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