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Objets et tropes

Première publication, mars 2008 (révisée août 2015)

Doit-on admettre des objets dans une ontologie de tropes ? En effet, si les tropes sont au fondement de toute chose et des objets en particulier, doit-on considérer les objets comme des faisceaux (bundle) de tropes ?

La densité d’une brique d’argile, par exemple, ne peut exister sans les autres propriétés de cette brique, comme sa masse ou sa température. En isolant par un acte d’abstraction, l’instance d’une de ces propriétés, nous appréhendons la réalité sous la forme d’une série de qualités. Cette instance est un trope – résultat de l’abstraction de la chose. Et cette instance est, comme la chose, un particulier. En conséquence, nous pouvons considérer aussi la chose complète, cette brique d’argile, par exemple, comme un ensemble de tropes co-existant, une collection. Campbell (1990) écrit :

Nous pouvons considérer les tropes comme étant les objets basiques primaires. C’est une question de fait et non une nécessité métaphysique, que les tropes habituellement se trouvent dans des groupes comprésents.

Un objet ordinaire, un particulier concret, est un groupe total de tropes comprésents. C’est en étant le groupe complet qu’il est qu’il monopolise l’endroit qu’il occupe, comme sont censés le faire les objets ordinaires.[1]

Ainsi, pour beaucoup de tropistes, les objets individuels sont des faisceaux (bundle) de tropes comprésents ou concurrents. La comprésence (terme emprunté à B. Russel) exprime cette co-localisation des qualités dans un objet. Un objet se définit alors, comme un complexe de tropes reliés ensemble par des relations de comprésence. Par exemple, cette forme particulière, ce noir particulier, plus d’autres tropes constituent ensemble ce crayon. De même pour les événements qui sont, soit des tropes, soit des faisceaux de tropes comprésents. Cependant, dès que l’on adopte cette position, soutient Campbell, un certain nombre de questions se posent : « Que faire des autres catégories ? Est-ce qu’il y a des substances, aussi bien que des tropes […] ; où est-ce qu’il y a des particuliers concrets qui ne sont pas des substances individuelles, mais rien d’autre que des faisceaux de tropes ? » [2] Pour les tropistes, tenants d’une ontologie moniste, « les propriétés sont premières, et les particuliers sont obtenus par la mise en faisceau de ces propriétés. »[3] Doit-on alors s’encombrer d’un objet ?

Ce qui constitue un objet est composé de ses parties. Cependant, la masse d’un objet ou sa localisation spatio-temporelle, l’ensemble de ses dispositions, sans être des parties, constituent cet objet[4]. Ainsi, les tropes, selon la thèse classique constituent les objets, mais n’en sont pas des parties, comme les abeilles forment un essaim[5]. La question qui se pose est celle alors de savoir si les tropes « façonnent » les objets. Pour C.B. Martin, les tropes ne peuvent à la fois dépendre de l’objet et le constituer :

Un objet n’est pas une simple collection de ses propriétés ou qualités comme l’est une foule qui se résume à la collection de ses membres, puisque chaque propriété d’un objet doit, pour exister, être possédée par cet objet. Les membres d’une foule n’ont pas besoin d’appartenir à cette foule pour exister.[6]

Les propriétés ne sont donc pas des parties des objets. En conséquence, un objet ne peut être une collection de propriétés. Cependant, objets et propriétés bien qu’inséparables ne seraient donc pas « fusionnés ».

Pour la théorie classique des tropes, être la propriété de quelque chose est seulement être un constituant du faisceau de propriétés qui est cette chose. Autrement dit, pour les théories du faisceau, les tropes ne sont pas entièrement distincts des objets auxquels ils appartiennent. Ainsi, la connexion entre objet et propriété n’est pas, pour le tropisme classique, une connexion entre deux existences distinctes mais entre l’existence d’un constituant et l’ensemble du faisceau. Cependant, « si nous admettons tout simplement que les objets possèdent des propriétés, alors ce qui possède des propriétés n’a pas de propriété (ou celle de posséder des propriétés) et nous sommes dans l’impasse »[7], écrit F. Nef. En effet, une instance particulière de rouge ne peut pas exister sans un objet possédant cette couleur. Néanmoins, l’objet pourrait exister sans cette instance de rouge. Cependant lorsque nous affirmons que les manières d’être dépendent des objets, nous semblons postuler un porteur de propriétés qui serait une sorte d’objet nu, un support qui ne possèderait pas de propriété. A cela Nef affirme : « […] il n’y a pas de particuliers nus : il n’y a pas d’objet porte manteau sur lequel on accroche les tropes. »[8] En effet, comment pourrions-nous tester l’existence de particuliers sans propriétés ? Comment pourrions-nous concevoir quelque chose qui n’exemplifierait pas de propriétés ? Un objet, comme une brique en terre cuite est donc, elle-même, un porteur de propriétés, mais n’est pas séparable de ses propriétés. Lorsque nous percevons les objets, nous ne percevons pas les porteurs de propriétés. Lorsque nous percevons une brique d’argile, nous percevons un objet rougeâtre, parallélépipédique, rugueux. Nous percevons quelque chose qui est de cette manière ; nous considérons les manières d’être de cette brique. En considérant les objets comme les entités basiques, les propriétés et les porteurs de propriétés sont alors des abstractions, dans le sens d’abstraction comme considération partielle ou fragmentaire. Le particulier nu n’est ici pas requis dans la dépendance mutuelle qu’entretiennent les propriétés et les porteurs de propriétés. Lorsque je montre une brique d’argile, je pointe mon doigt en direction d’un porteur de propriétés. Si je veux pointer mon doigt en direction des propriétés de la brique, je ne change pas de direction.

Ainsi, les propriétés concrètes, que sont les tropes, dépendent donc du particulier qui les possède, mais ce particulier dépend, à son tour, des propriétés concrètes pour être ce particulier et pas un autre. Comme on le voit, objets et propriétés sont intriqués. Ainsi, les objets, en tant que porteurs de propriétés, et les propriétés ne sont pas séparables. Cependant, un objet peut cesser d’être d’une certaine manière ou apparaître sous une autre manière. Autrement dit, un objet peut acquérir ou perdre des propriétés. Une brique d’argile, par exemple, peut voir sa température augmenter ou diminuer. La résistance électrique d’un filament de lampe variera en fonction de sa température. Les porteurs de propriétés sont donc les objets considérés comme étant des manières particulières et les propriétés sont des manières dont sont les objets[9]. F. Nef, tout en soutenant l’approche orthodoxe des objets comme faisceaux de tropes, montre bien l’intrication entre objets et propriétés : « Le trope est un objet abstrait, un simple ontologique en même temps qu’un morceau d’espace-temps, un morceau d’une propriété. Pour le percevoir, je dois l’abstraire. Je perçois des propriétés manifestes, des qualités qui manifestent précisément la structure métaphysique atomique de la réalité, mais des qualités mêlées aux objets et entremêlées les unes aux autres.»[10] Autrement dit quand nous pensons aux objets, nous avons à l’esprit inévitablement leurs propriétés.

Références

[1] 1990, Abstract Particulars, Oxford: Basil Blackwell, p. 21.

[2] 2004, « La place des relations dans une théorie des tropes », trad. française J. M. Monnoyer, La Structure du monde, Objets, propriétés, états de choses, éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin, p. 355.

[3] 2004,  « Objet et propriété », Ibid., éd. J.M Monnoyer, Paris, Vrin, p. 287.

[4] 2006, Les propriétés des choses : expérience et logique, Paris, Vrin, p. 59.

[5] Ibid., p. 220.

[6] 1980, « Substance Substantiated », Australasian Journal of Philosophy, 58, p. 8.

[7] Op., cit., 2006, p. 72.

[8] Ibid., p. 184.

[9] 2003, From an Ontological Point of View, Oxford: Oxford University Press, chapitre 15.

[10] Op. cit., Nef, 2007, p. 197.

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