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Michel Malherbe, la maladie d’Alzheimer (et la philosophie)

Alzheimer, la vie, la mort, la reconnaissance

 

Le problème qui se pose à la philosophie de l’esprit est celui de la nature de la relation entre le corps et l’esprit. Nombre de théories métaphysiques sont à l’œuvre et développent des arguments, qui certes parfois s’opposent mais qui toute postulent l’existence d’un lien entre les processus du corps et les processus mentaux. C’est que l’enjeu est de taille ! Il s’agit de construire l’ontologie la plus adéquate qui saura accueillir au mieux les découvertes de la science. Mais quand ce lien est rompu, quand l’interaction ne se produit plus, quand ce trait essentiel chez un être humain s’égare, que celui-ci s’en trouve dépossédé, que devient-il ? « Qu’est devenue Annie, mon épouse ? » se demande le philosophe Michel Malherbe à qui il rend visite maintenant qu’elle vit dans une unité de soins pour personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer.

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La maladie d’Alzheimer est une maladie qui touche un organe du corps, le cerveau. La destruction graduelle des neurones et des synapses dans le cortex entraîne une série de symptômes touchant la mémoire, la cognition, le langage et finit par détériorer, jusqu’à  l’atrophie, certaines fonctions exécutives essentielles. A un stade avancé le malade devient entièrement dépendant du personnel de soin.

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A quoi peut bien servir la philosophie quand le mal s’empare d’une personne, l’emprisonne, la corrompt et, à tout petit feu, sous nos yeux la fait disparaître ? C’est bien la question que sous-tend cet ouvrage difficile et sensible de Michel Malherbe. « Difficile », car l’auteur ne se prête pas à un énième exercice de philosophie consolatrice ou de quête de bien-être, ou ne nous livre pas un exposé d’éthique pratique à destination des « aidants » comme on appelle ceux qui, comme lui, viennent quasi-quotidiennement, maintenant que la vie commune a définitivement cessé, rendre visite aux personnes qui ont partagé leur existence et ont été placées dans un établissement d’accueil. « Sensible », parce que c’est souvent le doute et le découragement, jusqu’à la fuite parfois devant le mal que nous décrit, d’une plume intègre et émouvante, Michel Malherbe. Et même si quelque fois une fenêtre s’entrouvre, un espoir, la lueur est très faible et de courte durée… néanmoins une question poignante, une interrogation qui ne peut pas se détacher emmène le visiteur, malgré le doute et la défaite, à revenir demain, vers « elle ». « Est-ce que je la reconnais elle, non pas telle qu’elle a été mais telle qu’elle est à présent, est-ce que je la reconnais dans son humanité ? »

La question centrale que soulève le philosophe dans cet ouvrage n’est donc pas la question d’un savoir-faire ou d’un savoir-être face à un être humain qui  descend vers l’absence. Elle est celle, déplacée peut-être aux yeux de ceux qui édictent le mot d’ordre que « tout être humain doit être considéré comme une personne, quoi qu’il lui arrive », de ce qui reste, de fait, de la personne lorsqu’un stade avancé de la maladie la soustrait à son humanité.

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Les visites faites à Annie, relatées avec constance tout au long de l’ouvrage, forment le récit sans fioriture de la vie dans un univers paisible et confortable d’un établissement pour personnes « désorientées » où l’on accède par une porte à digicode.

Le groupe des résidents qui habite l’unité Alzheimer où vit désormais l’épouse de l’auteur ne forme pas une communauté. Si toutes les figures sont diverses, c’est une même maladie qui les unit et les corrode. « Tous réunis, ils forment un groupe d’une grande monotonie. » Le témoignage du visiteur, qu’est devenu le mari, fait penser à un long plan fixe, que la cadence lancinante de la phrase « demain je rendrai de nouveau visite à Annie », épuisante injonction qu’il se prescrit à chaque fin de tableau, ne vient pas couper ; un plan fixe ou l’espace et le temps ont été dérobés.

Sur le visage de son épouse, la maladie a fixé un sourire perpétuel. Les animations et les petits spectacles qu’organise l’établissement, les fêtes et les séances de soin, qui sont autant de tentatives d’ajournement de l’état de personnes qui fatalement se vident de ce qu’elles sont, ne produisent plus d’effet sur Annie. « Le temps est révolu où l’on pouvait obtenir d’elle qu’elle renvoie la balle… elle n’a plus guère le pouvoir d’initier un geste volontaire ou d’amorcer un mouvement délibéré… » n’exécutant plus qu’une suite de gestes simples et répétitifs comme celui de tirer et de lisser les franges d’un châle ou de frotter compulsivement sa lèvre avec un ongle ou encore de gratter la marge d’un livre de prières.

La chute n’a pas de fin et le temps de la résistance est désormais bien loin… Consigner l’agenda, les rendez-vous, puis s’égarer dans la chronologie, surligner, entourer la date du jour jusqu’à ne plus pouvoir rien retenir… alors ne plus écrire « s’abîmer dans le gouffre de l’instant. » « Est-il pire scandale ? Est-il pire injustice ? » se demande le mari qui concède sa faiblesse et son découragement devant ce mal qui lui fait face. Il admet d’ailleurs ne pas être un bon « accompagnant ». « Accompagner signifie cheminer de conserve, en réglant son pas sur le pas de l’autre. » Mais comment marcher avec celui qui ne sait plus marcher ? Comment être présent quand l’autre n’est pas présent ? On n’accompagne pas ; on assiste. « Et cette assistance est aveugle, puisqu’on ne peut se régler sur le besoin exprimé ou connu de son proche. » Alors on se met à penser pour l’autre. Mais le mari refuse cela ; parfois il n’en peut plus, il fuit et le lendemain rend de nouveau visite à son épouse. Et c’est à l’intérieur de ce rythme exténuant fait de révolte et de tristesse, de retour permanent de celui qui veut croire qu’il a toujours une place auprès de celle qui lui semble si lointaine et qui lui est si proche, que la philosophie s’installe –

et elle n’est pas consolatrice.

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La recherche sur la maladie d’Alzheimer avance, la cause est nationale, on tente d’isoler les facteurs qui pourraient en constituer un risque, on évalue les plans de financement, les média sensibilisent le public, la tâche est imposante. Ainsi, la maladie d’Alzheimer, l’auteur nous le confirme « est moins une question qu’une cause. »

Alors l’aidant que l’on devient quand celle qui a partagé votre vie intègre un établissement, et à qui l’on demande d’entrer dans une démarche éthique, d’accepter son déclin, de l’accueillir comme une étrangère, doit-il persister à vouloir savoir ce qu’est l’être humain dans le déclin ? Et lui-même, qui est-il ? L’aidant est celui qui essaie de tenir, répond Michel Malherbe – et pour cela, « il n’est pas inutile de raisonner. » Voilà donc la voie qui s’ouvre au philosophe devenu un « aidant », une voie qui cherche à savoir ce qu’est l’être humain quand son cerveau  se détruit, une voie ontologique qu’il trace, au-delà de son témoignage, tout au long de son essai.

Les deux premiers chapitres s’ouvrent l’un et l’autre sur deux réponses éthiques dans lesquelles les aidants et les personnels soignant peuvent trouver, si ce n’est un appui, une sorte de protection face au mal qui emporte les personnes dont ils ont la charge : les éthiques de l’altérité et de la loi morale.

« La philosophie d’Emmanuel Levinas a connu depuis trente ans un succès grandissant » note Michel Malherbe. Mais l’éthique qui émerge du lien entre deux subjectivités absolues comme source de la relation permet-elle d’installer le rapport approprié entre le malade et son entourage ? Le philosophe-aidant en doute. Comment reconnaître l’autre lorsque l’aliénation produit  le vide et l’absence ? C’est que la différence radicale qui est la source de la pensée de Levinas est ici pathologique. Les malades d’Alzheimer « sont devenus autres par altération, ils sont devenus autres par corrosion. L’altérité est une corruption. » L’acte de foi qui consiste à reconnaître l’autre dans son dénuement n’est certes pas le fruit d’une analyse pour cette éthique mais « que faire du mal, du non-rapport ? », se demande le philosophe.

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S’écarter de la rhétorique de l’Autre, car celle que l’on ne connaît plus et qui, sans doute, ne se reconnaît plus elle-même, exclut cette possibilité, empêche-t-elle de faire de cet autre un semblable, qu’il soit malade ou non ? « Mon semblable, ai-je dit ? Hypocrite ! Sa vie n’a plus rien à voir avec la mienne. Aujourd’hui même, ne me suis-je pas enfui avant l’heure ? » se reproche le visiteur découragé. Mais l’exigence éthique n’est pas un problème anthropologique. La morale du devoir exige de considérer l’autre comme son semblable. Une fois encore, même si la voie de la conscience morale n’est pas l’acte de foi unilatéral envers l’Autre de Levinas[1], elle ne résulte pas d’une enquête empirique. Elle est à entendre en chacun de nous. Le devoir moral est sans mobile ni motif rappelle l’auteur et il s’impose à toute conscience. L’impératif kantien est, on le sait, « catégorique » : je dois me représenter l’autre comme mon semblable et le traiter comme tel – et cette loi est une fin en soi. Si l’intention morale, dans sa pureté intentionnelle est en somme la représentation objective du devoir de l’agent, en revanche, fait remarquer Michel Malherbe, toute action est le fait d’un agent subjectif dans le monde. Si l’intention est sans condition, l’action, quant à elle, s’effectue dans le monde, notre monde, et celui-ci exerce sur tout agent une certaine pression. Et la pression qui conditionne le devoir est ici la maladie. L’autre, qui doit se métamorphoser en semblable devient, à cause de l’évolution de la maladie, de moins en moins semblable.

Dans les Fondements de la Métaphysique de mœurs, Kant introduit le « comme si » dans sa maxime. « Agis comme si le principe de ton comportement envers le patient Alzheimer pouvait concerner de manière universelle tout être raisonnable » traduit alors le philosophe-aidant qui analyse la maxime kantienne, en reprend les principes : l’autonomie de la personne – principe absolu – qui suppose qu’on reconnaisse l’autre comme une personne, même lorsque la maladie l’aliène et celui de bienfaisance – principe empirique – qui prend en compte la personne concrète. Toutefois le comme si n’est-il pas au fond l’illusion d’un devoir ? Peut-on seulement y échapper ? L’auteur évoque une conversation avec une autre patiente sur le déclin dont la pensée manifestement n’est plus dans la continuité :

 « … ses mots ont commencé de se chasser les uns les autres ou à se substituer les uns aux autres… et pourtant je lui ai tenu la conversation comme si son langage était clair, comme si s’y exprimait encore un être de raison et de responsabilité. J’ai bien universalisé la maxime d’action : j’ai traité cette dame comme mon semblable ; mais je lui ai menti : j’ai fait semblant de comprendre ce qu’elle disait. »

La maladie perturbe le champ moral. Le visiteur se sent coupable – « il est difficile de ne pas traiter dès lors le comme si comme une conduite hypocrite » – alors face au sentiment de faute, il faut encore raisonner. Michel Malherbe nous rappelle que la notion de personne est justement le résultat d’un processus artificiel qui, justement, se différencie de l’individu naturel qui a posé sur son visage la persona. La personne n’a pas la réalité de l’être humain qui me fait face. Mais le message kantien est clair : je dois tenir tout être humain pour une personne. C’est-à-dire que l’autre est pour moi une fin en soi, nous explique le philosophe. « Mon devoir me commande non seulement de traiter ce patient comme une personne morale mais d’œuvrer pour qu’il soit une personne morale. »

Mais faire comme si est difficile et à la longue décourageant. Remplir son devoir inlassablement. Voilà la prescription. « Mais mon devoir envers qui ? » se demande le visiteur. Michel ne reconnaît plus Annie. « Qui est-elle ? Est-ce encore elle ? » et face à ces questions qui reviennent sans cesse, le comme si parait « vertigineusement dérisoire ».

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Parce que la maladie a défait le nœud du lien qui unissait les époux, le mari fait désormais  comme si. Cependant, à chaque visite renaît l’incertitude. « C’est elle et ce n’est pas elle. » Les éthiques de l’autre et du devoir ne peuvent répondre à cette incertitude. Le troisième chapitre explore alors une voie nouvelle, celle qu’ouvre Max Scheler[2] qui, contre Kant, soutient que la personne morale est, en vérité, une structure fondamentale de la personne concrète. L’abstraction fondamentale de Kant qui met la personne individuelle prise dans sa réalité sensible en second fractionne l’être. Scheler[3] tente alors de montrer que l’homme vit principalement dans les autres et que le premier courant psychique des individus n’est pas ancré dans le Toi ou le Moi qui serait préalable mais dans le Nous. Cela élimine-t-il le problème de la reconnaissance ? Reste-t-il alors un sens à ce que le visiteur persiste dans sa quête de l’identification ? Inéluctablement, l’incertitude revient… Annie est là, assise devant son mari qui ne la reconnaît pas. Ses attitudes ne correspondent plus à son identité précédemment constituée. Un autre jour, elle sourit. « M’identifie-t-elle ? Suis-je ce Toi que j’ai été pour elle depuis si longtemps ? » Retour d’un instant d’autrefois mais très vite elle redevient lointaine et, une fois encore, il la perd. En un instant, l’époux qui avait retrouvé sa femme redevient visiteur : un individu qui observe un autre individu et voit en lui les formes de la maladie d’Alzheimer « C’est la pire déception qui soit, il n’y en a pas de plus cruelle. »

Ainsi pour Michel Malherbe, ni la rhétorique de l’Autre, pas plus que la morale kantienne que le Nous de Max Scheler ne parviennent à donner un sens à la maladie d’Alzheimer, « car la seule chose qu’elle dise est la réalité du mal. »

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Devant l’échec progressif de l’échange et face aux vaines tentatives de la recherche d’un sens, le philosophe-aidant considère le corps qui devant lui se fige et guette l’absence qui vient. « D’elle il me reste le corps. » écrit-il. Mais le corps d’Annie est devenu énigmatique. La maladie d’Alzheimer naturalise le corps et le repousse dans le champ clos des causes et des effets. Alors qu’autrefois le corps sain envoyait des messages, la maladie dégénérative le réduit à sa réalité physique. En exprimant des signes, le corps servait l’esprit nous dit Michel Malherbe ; avec la maladie le corps exprime une cause. C’est que cet esprit qui décline a bel et bien une cause :

« Un développement indu de protéines dans le réseau neuronal cause des lésions à telle et telle aires cérébrales, lesquelles lésions causent une perte de sensibilité ou de mémoire : la dégénérescence du cerveau cause le déclin irrémédiable de l’esprit. »

Si la maladie est aujourd’hui rendue visible par l’imagerie médicale, elle s’exprime principalement par ses symptômes psychologiques et comportementaux. En évoluant, les symptômes psychologiques se noient entièrement dans le magma du corps : l’âme se désagrège. « L’absence [devient], si l’on peut dire, l’essence de la présence. »

A ce stade de l’enquête, Michel Malherbe ouvre alors un chapitre sur la nature de la relation entre le corps et l’esprit. Le malade d’Alzheimer montre particulièrement bien l’apparente césure ontologique entre les phénomènes mentaux (comportementaux) et les phénomènes physiques (neuronaux). Les causes que l’on recherche sont bien celles, dans la maladie d’Alzheimer, des phénomènes mentaux et ces causes sont assurément physiques. Le spécialiste de Hume qu’est Michel Malherbe n’ignore rien, bien évidemment, d’une approche de la causalité qui résulte de la seule observation de corrélations régulières : diminution du volume de l’hippocampe, lésions du cortex/amnésie, dégradation des fonctions cognitives. Mais il nous faut une explication. Correlation does not imply causation, dit le statisticien.

La description de l’événement mental corrompu par la maladie n’exhibe pas sa cause. En revanche si l’on dit « que la cause de la perte de mémoire est une dégénérescence du cortex entorhinal et de l’hippocampe et si je conclus que la perte de mémoire a pour réalité cette dégénérescence qui est un processus physique, je fournis une réelle information » reconnaît le philosophe qui adhère à la thèse de l’identité du mental et du physique, comme on dit en philosophie de l’esprit.

Toutefois, le personnel soignant pourrait bien trouver la thèse réductionniste quelque peu simpliste : ils ont, en effet, bien affaire à des comportements réels. Quant au sens commun, intuitivement dualiste, il résiste lui-aussi à cette explication. D’ailleurs son épouse, nous confie son mari préférait parler de dépression, autrement dit, inférer une cause psychologique plutôt que de parler de « démence d’Alzheimer » qui immédiatement réduit l’explication du symptôme à une cause neuronale. Néanmoins, avons-nous de bons arguments pour mettre en cause les arguments physicalistes ? L’auteur ne décide pas. L’enquête est une recherche pour reconnaître l’autre comme un être humain dans sa dégénérescence même. Le spécialiste de Hume reste alors fidèle à l’auteur du Traité de la nature humaine et laisse de côté ces questions métaphysiques ainsi que celles du pouvoir causal : le mental est proprement mental mais il est aussi le symptôme de la cause réelle qui l’explique qui est à chercher dans la réalité physique de la maladie.

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La question de l’identité de la personne, si cruciale dans les cas d’Alzheimer en raison des troubles importants de la mémoire, est introduite, chapitre cinq, par Michel Malherbe d’une façon originale par l’évocation de la rencontre amoureuse. L’auteur suggère deux modèles de la reconnaissance lorsque l’on tombe amoureux. L’une est immédiate, c’est le coup de foudre ; l’autre est progressive, c’est le mode empirique. Dans le premier type, le « c’est elle » de la reconnaissance ne s’embarrasse pas de traits ni de détails accumulés, il s’impose. « Tous ceux qui ont fait cette expérience vous le confirmeront, l’objet aimé ne pouvait être autre pour la bonne et seule raison que c’était elle. » Le second type de reconnaissance est une construction. Le philosophe parle de « connaissance » avant que vienne la « reconnaissance ». Le « c’est elle » est ici le fruit d’une identité composée, une perception synchronisée avec l’ensemble des traits mémorisés.

L’acte de reconnaissance dans ce cas-là, pour l’auteur, n’a pas le même sens. Alors que la reconnaissance inaugurale du coup de foudre constitue un principe de reconnaissance qu’un ensemble de caractéristiques qui s’accumule avec le temps ne viendra pas vraiment modifier, – une subsistance à travers le temps et dans le changement -, la seconde sorte de reconnaissance, elle, qui s’est construite progressivement est toujours en évolution – une identité comme une sorte de route dans l’espace et le temps[4].

Cependant, que signifie ce « elle » ? A quoi et à qui se réfère-t-il ? Un sujet, une personne ? Alors que le sujet est ce qui permet d’attribuer tel ou tel prédicats, lorsque le « elle » se réfère à une personne, on atteste de l’existence d’un être réel, unique. Mais qu’est-ce qui fait qu’une personne est la même à travers le temps ? Pour pouvoir répondre à cette question, il faut au préalable  s’en poser une autre : quelle sorte de « chose » est donc une personne ? Le philosophe parcourt alors ces questions mais aucune de ses réponses ne lui donne « elle ». L’obstacle est inscrit dans le concept même de « reconnaissance » soutient l’auteur. Lorsqu’il la reconnaît, qu’il sait que c’est elle, il ne peut fonder en raison cette initiale certitude. Toutefois, l’acte de reconnaissance inaugural, celui qui présida au coup de foudre, n’opère plus. Annie est absente, se désole son mari. « Non seulement elle n’est plus Annie, mais elle n’est plus car Annie ne peut être sans être Annie. La perte d’identité a un coût ontologique. »

Reste le second critère de la reconnaissance, celui qui s’est construit. Le mari connaît bien sa femme sous cet ordre. Elle est bien là et c’est bien elle. C’est bien elle d’un point de vue spatial et temporel. Une présence qui perdure. Mais la sorte de « chose » qu’est une personne, à savoir un être humain rationnel, usant de langage et dont on peut prédire le comportement en fonction de ses raisons, pour ne prendre que ces critères, s’est transformée en un patient alzheimer. Et « cet accident est devenu son essence » nous dit le philosophe. La maladie a destitué la sorte personne, et nous l’appréhendons sous la sorte alzheimer.

Une personne est aussi un être pensant, capable de lire dans ses propres pensées et donc de former des pensées sur ses pensées, autrement dit d’être conscient de lui-même. Ce savoir de soi-même est constitutif du sujet conscient. Il se reconnaît et c’est instantané. Je suis Moi. Mais pas seulement sur le mode de l’instantané, je suis moi dans mon histoire vécue. Pour Ricoeur[5], c’est la fonction narrative qui est à la base de l’identité personnelle. Des moments dans nos vies se succèdent et un récit les noue. Mais une fois encore, l’accident de l’Alzheimer brise toute possibilité d’un lien entre les moments, elle rompt le continu de la conscience. Quand bien même il y a réflexivité, celle-ci est sans mémoire. Un moi « qui n’existe que par éclats. » L’histoire du sujet n’a alors plus de narrateur et la notion même d’événement s’est dissoute.

Or le corps continue de vivre. Mais qu’est-ce qui continue ? Même atteint par la maladie, en dépit du fait que certaines fonctions sont très affectées, l’identité individuelle ne fait pas de doute. Cependant, l’identité personnelle, même si la conscience perdure sous une forme fragmentée ou d’éveil, est perdue. « Comment alors reconnaître comme une personne celui ou celle qui n’est pas à même de se reconnaître comme une personne ? » se demande l’auteur qui semble, à la fin du chapitre cinq avoir épuisé toutes les ressources de la philosophie, d’Aristote à Leibniz, de John Locke à Thomas Reid, Descartes, Condillac… perdu comme dans un labyrinthe.

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Alors « Que faire ? » C’est toujours la question première qui revient. En effet, la question « Que penser ? », à la fin du chapitre cinq se révèle être dans l’impasse. Alors devant l’obstacle de l’impossible restauration de la personne, restent les soins de confort. Mais quel sens cela aurait d’évacuer la question « est-elle encore ? », elle ne peut que revenir. Le mari ne peut se résigner, mais comment la reconnaître aujourd’hui comme celle dont je disais « c’est elle ! » ? Il faut tout reprendre. Ab initio – depuis le début.

On préconise à l’accompagnant d’être là, présent, même si le malade semble ne pas vous reconnaître. Ce qui est sous-entendu c’est que l’absence de l’autre n’est pas intégrale, que l’on finira toujours par trouver une réponse. On dit aussi à la personne qui aide le malade, de lui parler, de le toucher. La double sensibilité du toucher est humble ici ; elle met en rapport deux corps sensibles. Mais la déception n’est jamais loin. Parfois, il n’y a rien ; aucune réaction. Alors la question encore, – mais comment pourrait-il en être autrement ? – «  A quelles marques reconnaît-on la nature humaine ? » Un être humain n’est pas seulement un exemplaire de la nature humaine, il doit d’abord être reconnu comme un être unique et singulier, affirme le philosophe devant la question qui se donne comme un « scandale ». Mais comment opérer une telle reconnaissance ?

Le mari est fidèle à son épouse et ce n’est pas un devoir. Et il est là l’acte de reconnaissance nous explique le mari. Reconnaître, c’est élire et l’élection crée son objet. C’est un acte ontologique, celui de l’estime, et il ne faut pas le confondre avec un acte moral. « Quand on a commencé de ramer ensemble, il n’y a pas de raison de cesser » et même si le malade trop souvent lâche la rame, qu’il peine, la fidélité porte son exigence : une quête incessante de réciprocité. Même presque rien. On ne ramera pas à sa place. La victoire du mal serait d’abandonner nous avertit le philosophe-aidant.

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Le livre de Michel Malherbe par la précision de son témoignage et son enquête philosophique est remarquable. Le voyage intellectuel auquel nous convie l’auteur, entre le journal des visites faites à sa femme et l’enquête philosophique, n’est pas facile et ne cherche pas à nous adoucir les choses par je ne sais quelle recette consolatrice ou autre direction spirituelle. La philosophie ici, en prise directe avec la vie quotidienne du philosophe n’opère pas indépendamment de ses propres expériences. C’est dans une douloureuse réalité que le travail de réflexion se manifeste et la quête des raisons qui pourraient nous permettre de mieux comprendre ce que devient une personne atteinte par la maladie d’Alzheimer ne semble pas connaître de fin. C’est que la philosophie n’est pas une machine à produire des réponses. On pourrait trouver cette conclusion inacceptable mais le questionnement philosophique demeure incontournable et ne peut s’épuiser dans la facilité. Ce livre en est un exemple.

Tout au long de son entreprise, Michel Malherbe résiste, parfois se décourage, mais sans cesse remet l’ouvrage sur le métier. Les réponses éthiques – qui aujourd’hui se vendent si bien – ne comblent pas la faille de l’incompréhension devant le mal que représente la maladie d’Alzheimer. Alors pour tenir, il faut raisonner.

Les problèmes que soulève le livre sont tous épineux et pourraient bien longtemps le demeurer. Est-ce à dire que la philosophie ne progresse pas ? Ce serait bien mal comprendre le sens de sa pratique. La relation du corps et de l’esprit est un problème qui accompagne le développement de la science au sujet de la conscience par exemple, mais aussi celui de la psychologie, des sciences cognitives, etc. ; le problème de l’identité personnelle et les limites de la notion de personne sont, quant à eux, des concepts qui se transforment avec l’amélioration de la compréhension des maladies dégénératives par exemple. Ainsi les concepts sont vivants, ils évoluent, se modifient, s’adaptent aux mutations et le travail philosophique, qui a la charge de ces questions, concourt à ce progrès – et la courageuse investigation de Michel Malherbe y participe.

Références

[1] Totalité et infini : essai sur l’extériorité, Poche, 1990.

[2] Le formalisme en éthique et l’éthique matériale des valeurs, trad. française Maurice de Gandillac, Gallimard, 1955.

[3] Nature et formes de la sympathie : contribution à l’étude des lois de la vie affective, Payot & Rivages, 2003.

[4] La distinction qu’opère ici Michel Malherbe peut renvoyer au débat sur l’identité personnelle initié par David Lewis dans Plurality of Worlds, 1986, trad. française De la pluralité des mondes, éditions de l’Eclat, 2007, entre les concepts d’endurance et de persistance. Pour une analyse claire et synthétique de la question de l’identité, voir le livre de F. Drapeau-Contim, Qu’est-ce que l’identité, Vrin, 2010.

[5] Voir Soi-même comme un autre, Seuil, 1990.

Michel Malherbe sur France Culture 

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