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Les neurosciences entre causalité mentale et libre arbitre

Première publication, février 2013 (révisée août 2015)

Lorsque l’on soutient que chaque événement est une conséquence causale des lois de la nature et de l’état du monde à un moment donné, l’on est déterministe. Si cette thèse est vraie, alors tout ce qui advient devait advenir. Et pour le dire comme Jacques (1796), que « tout ce qui nous arrive était écrit là-haut » et que rien n’est le fruit de l’exercice de notre libre volonté. Bref, que nous serions des marionnettes subissant notre destin. Dans une lettre à Landois (1756), Diderot l’écrit clairement :

« Le mot liberté est un mot vide de sens, il n’y a point et il ne peut y avoir d’êtres libres. Nous ne sommes que ce qui convient à l’ordre général, à l’éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. »

Mais le maître de Jacques  ne voit pas les choses tout-à-fait comme cela :

« […] mais il me semble que je sens au-dedans de moi-même que je suis libre, comme je sens que je pense ».

Pour le dire d’une façon plus précise, le maître de Jacques est comme vous et moi. Plusieurs fois par jour il fait l’expérience de sa volonté consciente, non seulement comme exercice de sa liberté mais aussi comme pouvoir causal. En effet, nous croyons bien que c’est  notre volonté consciente qui cause nos actions. Lorsque nous soutenons cela, nous soulevons le problème de la causalité mentale.

Les expériences de type Libet semblent déplacer le problème du déterminisme (« Est-ce que ma volonté est causée par quelque chose ? ») par celui de la causalité mentale (« Est-ce que ma volonté peut causer quelque chose ? »). La question devient alors celle du contrôle de nos actes plutôt que celle de nos choix. Toutefois, dans les deux problèmes c’est le pouvoir causal (son origine et son effectivité) de la volonté libre, qui est une intention formée par un agent, qui est questionné.

Ce que montrent les expériences de Libet, confortées, raffinées et amplifiées par de nouveaux moyens (cf. Vidéo de P. Haggard d’UCL)  c’est que le cerveau a besoin d’une période d’activation avant que nous puissions avoir une intention consciente. Autrement dit, notre intention d’agir débute sous forme d’activation de certaines zones du cerveau, avant même que nous ayons conscience de notre volonté d’agir. C’est ainsi que l’hypothèse déterministe semble se confirmer, à savoir que chacune de nos décisions est le résultat d’un processus physique complètement déterminé par d’autres processus physiques antérieurs.

 

La thèse déterministe se parachève alors lorsque certains de ses tenants affirment que la volonté libre est une illusion. Pour ce faire, s’emparant du problème de la causalité mentale, ils étendent sa conclusion en s’appuyant, entre autres, sur les résultats d’expériences de type Libet. C’est ainsi que le neuroscientifique Sam Harris affirme que l’on peut bien croire que nous sommes des agents agissants en vertu de notre propre volonté libre mais le problème c’est que ce point de vue n’est pas conciliable avec ce que nous savons du cerveau humain. Dans son dernier ouvrage Free Will[1] il écrit : « Le libre-arbitre est en fait plus qu’une illusion, en ce qu’il ne peut pas être conceptuellement cohérent. » (p. 64). Selon Sam Harris, le libre-arbitre est ainsi plutôt une sorte de symptôme qui émerge d’une certaine confusion conceptuelle.

Mais en quoi précisément les neurosciences peuvent-elles nous renseigner au sujet du libre-arbitre ? Des résultats de ces recherches peut-on inférer que le libre arbitre est une illusion ? Les problèmes du déterminisme et de la causalité mentale sont des problèmes philosophiques – celui du libre arbitre aussi. Toutefois, dire cela ne signifie pas que la philosophie doive se retrancher dans sa tour la plus haute et regarder la science avec dédain. Non, la philosophie n’opère pas indépendamment de la science. Bien au contraire. Les problèmes philosophiques émergent de la vie quotidienne et des activités de la science. Ainsi, ce serait vraiment commettre une erreur que d’imaginer que nous pourrions traiter des questions philosophiques en ne questionnant que les philosophes. Une des activités de la philosophie consiste à examiner les concepts que nous utilisons pour décrire et expliquer le monde. Cependant les concepts ne sont pas gravés dans le marbre. Ils sont vivants et évoluent de concert avec les découvertes empiriques. Autrefois, la chaleur était un phénomène très mystérieux. La chaleur semblait passer d’un corps à un autre et faisait penser à quelque chose de fluide. Une théorie très influente rendait alors compte de ce phénomène en supposant qu’il s’agissait du « phlogiston », un fluide invisible et volatile qui se mêlait aux particules des corps matériels. La théorie du phlogistique fournissait ainsi une explication satisfaisante de ce phénomène de la chaleur. Satisfaisante… enfin presque ! En effet, des expériences montrèrent que certains matériaux gagnaient du poids en brûlant alors que selon la théorie du phlogistique ils auraient dû perdre des phlogistons. La théorie du phlogistique est ainsi restée une assez  bonne explication de la chaleur jusqu’à ce qu’Antoine Lavoisier montre que la combustion nécessitait de l’oxygène. Selon Sam Harris et d’autres neuroscientifiques le libre arbitre serait comme le phlogiston. Mais n’est-ce pas aller un peu vite en besogne que d’affirmer cela ?

Dans la recherche d’une solution philosophique au problème de la causalité mentale (« Comment un événement mental, telle une intention par exemple, peut-il bien causer un événement physique ? ») la plupart des thèses qui s’affrontent acceptent le principe de clôture causale du domaine physique, principe que l’on peut définir ainsi :

Tous les effets physiques sont entièrement causés par des événements physiques qui se sont produits antérieurement.

Ce principe signifie que les causes physiques suffisent à expliquer les effets physiques. Certes. Mais cela ne signifie pas que les intentions, qui sont des événements mentaux, ne participent pas à la structure causale de l’action. Pour le dire vite, accepter le principe de clôture causale n’implique pas que l’on doive éliminer les événements mentaux de notre ontologie. Admettre un principe méthodologique de la science comme celui de la clôture causale ne règle pas les questions ontologiques qui demeurent : « Qu’est-ce qu’une propriété mentale ? » « Quel lien une propriété de type mentale entretient-elle avec une propriété de type physique quand elle confère les mêmes pouvoirs causaux à son porteur ? » « Mais sont-ce les mêmes pouvoirs causaux ? » et « Qu’est-ce qu’un événement mental ? » ou encore, « Quel statut particulier accorder aux intentions qui ont un contenu sémantique dont on peut penser, externalisme putnamien oblige, qu’il ne survient pas sur les états internes de son porteur ? » Sur ces sujets, les neurosciences ne nous disent rien. Ce sont en effet des problèmes philosophiques.

Ce que nous montre les expériences de type Libet c’est que nos intentions, et parmi celles-ci, celles que nous caractérisons comme le « libre exercice de notre volonté », ne se préparent pas dans un paradis situé en dehors de l’espace et du temps. Nous apprenons ainsi que nos pensées ne sont pas indépendantes d’un processus cérébral. En philosophie on parle de survenance ou encore de réalisation du mental par le physique. Certes, il existe des thèses philosophiques qui soutiennent que les intentions et autres états mentaux sont des entités que l’on devrait éliminer comme on éliminât jadis le phlogiston, mais une telle thèse n’est pas exempte d’objections dirimantes. Ainsi, lorsque l’on cherche à résoudre le problème de la causalité mentale, il n’est ni intuitif ni convaincant de chercher à éliminer le principe de la causalité mentale qui affirme que les états mentaux causent des états physiques.  Le travail philosophique consistera alors à descendre au niveau métaphysique. L’exploration de ce niveau apparaît bien inévitable si nous voulons mettre à jour nos concepts. Certes, cette clarification métaphysique, ne nous permettra pas de déduire des vérités au sujet de l’esprit mais sera susceptible de construire une structure conforme à l’intérieur de laquelle les données empiriques pourront venir se loger.

Ainsi, la thèse de l’illusion du libre arbitre que l’on infère des données scientifiques peut bien légitimement nous sembler curieuse. En effet, comprendre comment l’esprit travaille n’abolit pas l’esprit ! Comprendre comment se forgent dans le cerveau les intentions que nous recrutons comme des causes de notre comportement n’abolit pas le libre arbitre ! En revanche, ce sont bien les découvertes empiriques qui aident à la mise à jour conceptuelle de notre libre-arbitre. Et parmi les éléments clefs de cette mise à jour, que le libre arbitre soit un pouvoir absolu capable d’initier de nouvelles chaînes causales dans le monde n’est plus de mise. Pas plus que l’idée que notre liberté d’agir soit un mystère. Toutefois, ce que nous permet la science n’est-il pas de mieux comprendre ce qu’est vraiment notre libre-arbitre et, au-delà, les personnes que nous sommes ? Le travail raisonnable de la philosophie ne serait-il pas alors celui qui ne s’oppose ni au déterminisme causal ni au principe de clôture causale du domaine physique ?

Références

[1] 2012, Free Press.

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