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L’erreur phénoménologique selon U.T. Place

Première publication, octobre 2006 (révisée août 2015)

Si l’on demande à une personne, appelons-la Stephen, de se souvenir d’un jouet de son enfance et de l’évoquer, il pourra dire, par exemple : « je vois mon petit train électrique rouge ». Si Stephen interprète cela comme la possession d’une entité mentale, en l’occurrence l’image d’un petit train rouge, il pourra alors évoquer ce souvenir, bien que  cet objet supposé ne puisse pas être pensé comme littéralement présent dans l’esprit, comme s’il s’agissait d’un objet de l’esprit ayant certaines propriétés.

En soutenant cela, en affirmant qu’il existe des objets mentaux qui ne sont pas physiques, qu’il existe des images de train électrique rouge qui ne sont pas physiques, on renforce la distinction entre les propriétés mentales et les propriétés physiques. En effet, Il apparaît que les descriptions de certains états mentaux (ressentir une douleur, voir certaines couleurs, goûter un plat cuisiné, etc.) sont d’un genre totalement différent des descriptions scientifiques qui se disent, eux, en « troisième personne » et qui sont des descriptions physiques de ce qui se passe dans le cerveau.

Mais pour le philosophe U.T. Place[1] c’est une erreur !

C’est une erreur lorsque l’on pense que nous voyons quelque chose comme si cette chose était située devant l’oeil de notre esprit. Ainsi lorsque Stephen se souvient d’un petit train rouge que jadis il a possédé et qu’il affirme que cet objet existe dans son esprit, Stephen, selon Place, commet une erreur phénoménologique. Lorsqu’il dit: « je vois mon petit train électrique rouge » et qu’il interprète cela comme la possession d’un objet mental, en l’occurrence l’image d’un train petit et rouge, il se trompe. Et bien que cela concerne le phénomène la conscience, c’est une erreur logique, c’est-à-dire une erreur de raisonnement. Stephen attribue à un objet physique – son petit train rouge – des qualités qui sont des qualités de l’expérience elle-même.

L’erreur phénoménologique consiste à faire de l’expérience subjective un fait objectif qui se produit quelque part dans l’esprit. Ainsi, lorsque le neurobiologiste observe l’état du cerveau de Stephen et qu’il ne parvient pas à rendre compte de cette expérience, on peut être enclin à soutenir que cette expérience du petit train rouge se produit d’une telle manière que jamais le neurobiologiste ne pourra l’atteindre. Pour U.T. Place, cela ressemble à un mystère mais ce n’en est pas un.

En effet, un compte-rendu correct de cette expérience consisterait plutôt à dire que lorsque Stephen revoit le jouet de son enfance, il s’agit d’un état qui est comme celui qu’il éprouvait quand il regardait son petit train électrique rouge. Autrement dit, il ne regarde pas quelque chose mais il fait une expérience qui est comme regarder quelque chose. Bref, Stephen fait l’expérience d’un processus de l’intérieur.

Pour éviter cette erreur phénoménologique, on ne doit pas, selon Place, se focaliser sur le contenu de l’expérience, mais sur l’expérience de ce contenu. Si Stephen interprète le souvenir de son train électrique non comme une image mentale mais comme ayant une expérience qui est comme l’expérience qu’il a vécu quand jadis il voyait son petit train rouge, l’image et ses propriétés disparaissent. Ainsi, les propriétés des expériences de conscience sont des propriétés du cerveau.

Ainsi, cette mise en évidence de l’existence d’une erreur logique vient nourrir la thèse que les expériences sont des états du cerveau. En perdant l’objet phénoménal, nous nous débarrassons de l’obstacle qui nous empêche d’accepter la thèse de l’identité esprit-cerveau.

Toutefois, la question que pose David Chalmers[2] et qu’il nomme « La question difficile de la conscience » en se demandant pourquoi l’expérience que vit Stephen dans son cerveau possède cette « phénoménalité ». Bien que Place ait raison  de nous mettre en garde dans notre tendance à chosifier cette structure de notre expérience, elle reste toujours aussi difficile à expliquer. Comment une expérience humaine qui dépend du fonctionnement du cerveau – et que cherche à décrire la science – demeure en même temps inaccessible à la science ?

L’analyse de Place et des philosophes matérialistes tenants de la théorie de l’identité a fait l’objet d’un grand nombre de critiques. Parmi celles-ci, l’objection de F. Jackson (1982, 1986) qui a soutenu que l’activité du cerveau n’explique pas pourquoi les expériences phénoménales ont le caractère phénoménal qu’elles possèdent. C’est-à-dire, que les processus cérébraux n’expliquent pas pourquoi nous faisons l’expérience du rouge de ce train électrique par exemple. Jackson développe sa thèse à l’aide du célèbre exemple de Mary, neuroscientifique incapable de voir les couleurs mais qui a développé une théorie complète du système permettant d’expliquer comment les êtres humains font l’expérience de la couleur. Jackson soutient alors que lorsque Mary verra du rouge pour la première fois, elle ne fera non seulement une nouvelle expérience, mais elle apprendra quelque chose qu’elle ne savait pas avant. Ainsi, contre Place, il maintient que le compte-rendu d’un processus neural n’explique pas l’expérience phénoménale.

Références

[1] « Is Consciousness a Brain Process? », British Journal of Psychology, 47: 44–50.

[2] The Conscious Mind. In Search of a Fundamental Theory, Oxford U. P.,1996, trad. Française, L’Esprit conscient, à la recherche d’une théorie fondamentale, Ithaque, 2010.

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