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Le scarabée de Wittgenstein

Première publication, février 2007 (révisée août 2015)

La conception de l’esprit léguée par Descartes, qui revient à affirmer que l’expérience ne peut jamais être littéralement partagée, nous conduit à penser que les esprits et leurs contenus sont privés. Une telle interprétation nous conduit tout droit au solipsisme, doctrine selon laquelle je ne peux jamais savoir avec certitude s’il existe une réalité indépendante autre que celle à laquelle j’ai accès, autrement dit, la mienne. De façon ultime, le solipsisme finit par affirmer non seulement que toute la réalité se réduit à mes états de conscience, mais qu’il n’existe que moi et mes états de conscience.

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Cette position est bien entendu absurde. Il y a quelque chose qui ne va pas dans le solipsisme et, selon Wittgenstein, ce qui ne va pas c’est la théorie subjectiviste de la signification elle-même : croire que la signification des mots dans la langue est « insufflée », pour ainsi dire, par un acte interne et personnelle du locuteur, voilà ce qui ne va pas.

Dans les Investigations philosophiques (1.293) Wittgenstein introduit une analogie célèbre :

Supposez que chacun ait une boîte avec quelque chose dedans : nous l’appelons un « scarabée ». Personne ne pourra regarder dans la boîte d’aucun autre, et chacun dira qu’il ne sait ce qu’est un scarabée que pour avoir regardé le sien propre. Or il se pourrait fort bien que chacun celât quelque chose de différent dans sa boîte. On pourrait même imaginer un genre de chose susceptible de changer constamment[1].

Je sais donc que j’ai un scarabée dans ma boîte et qu’il en est de même pour vous. Wittgenstein veut ainsi montrer que dans cette situation, où chacun tient sa boîte secrètement contre lui (en lui !), bien que nous parlions de scarabée, il pourrait y avoir autre chose. Chaque boîte pourrait en effet contenir autre chose qu’un scarabée, voire rien, ou plus déconcertant encore, contenir quelque chose de changeant.

Par cette analogie, Wittgenstein veut rendre compte de la relation que nous portons à nous-même et aux autres états d’esprits que nous tenons pour garantis. Selon Wittgenstein, si la relation que nous portons à nous-même et aux autres états d’esprits est comme la relation au scarabée dans les boîtes, alors nous ne devrions avoir aucun moyen de nous y référer. Il poursuit :

Mais à supposer que le mot « scarabée » ait tout de même un sens usuel dans le langage de ces personnes ? – Il ne servirait pas alors à désigner une chose. La chose dans la boîte n’appartient d’aucune manière au jeu de langage ; pas même comme un quelque chose : car la boîte pourrait aussi bien être vide. Non, on pourrait « abréger » au moyen de la chose dans la boîte ; quoique ce puisse être cela se supprime.

C’est-à-dire : si l’on construit la grammaire des expressions de la sensation sur le modèle de « l’objet et de sa désignation » l’objet même disparaît comme hors de propos.

Cependant, lorsque je dis que ma boîte contient un scarabée, ainsi que la vôtre, je fais un usage correct du terme. On m’a, en effet, appris à utiliser le mot « scarabée » de cette manière.

Imaginons maintenant que l’objet se trouvant dans ma boîte soit différent de l’objet se trouvant dans la vôtre. Si nous pouvions comparer l’intérieur de nos boîtes, nous pourrions trancher sur la nature de ce que nous désignons par le mot « scarabée », mais nous sommes dans l’impossibilité de le faire. Ainsi, sans jamais savoir ce que nos boîtes peuvent contenir, nous faisons malgré tout un usage correct du terme. En effet, le mot « scarabée » dans notre idiome signifie « quelque chose dans la boîte » et vouloir se demander si votre scarabée ressemble au mien, est mal comprendre l’usage du terme « scarabée ». Lorsque je cherche à savoir si le terme signifie un genre d’objet ou une entité, je ne fais pas un usage pertinent du terme. Pour conclure sur le scarabée, Wittgenstein affirme que l’objet extrait ainsi de sa boîte par le terme ne peut pas participer à ce qu’il nomme un « jeu de langage ».

De façon analogue, si je dis que je sais ce que le terme « douleur », par exemple, après une introspection, signifie, c’est-à-dire, si je dis que le terme vise ‘cette douleur-là’, comme je pourrais montrer cet ordinateur-là sur mon bureau, je ne ferais pas un usage pertinent du terme « douleur ». En effet, qu’elles que soient les pensées que nous pourrions tenir enfermées dans la boîte, celle-ci pourraient être exprimées par le mot « scarabée ». Si le mot scarabée ne se réfère pas à un genre d’entité en particulier, alors aucune de ces pensées, pas plus les unes que les autres, ne sont exprimables par le mot « scarabée ».

Ainsi, lorsque l’analogie de Wittgenstein vient s’appliquer aux termes mentaux en général, qui sont comme le scarabée dans sa boîte, on peut admettre qu’il ne doivent pas être utilisés pour désigner des genres d’entités ou des épisodes qualitatifs particuliers comme Descartes nous a conduit à le faire. Le rôle de ces termes mentaux serait donc tout à fait différent ?

Références

[1] 1953, Philosophical Investigations, Rhees R. and Anscombe, G.E, Oxford Blackwell, trad. Française, Investigations philosophiques, par P. Klossowski, Gallimard, 1961, nouvelle traduction française, Recherches philosophiques, Françoise Dastur et Maurice Elie, Gallimard, 2005.

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