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Le plus mauvais argument qui soit !

Première publication, janvier 2010 (révisée août 2015)

stove

Le philosophe australien David Stove connaissait un argument qui, bien qu’il eût été terriblement mauvais, avait connu un fantastique succès parmi les philosophes. Afin de vérifier si son argument était bien le plus désastreux qui soit, il organisa une compétition dont l’objectif était la recherche du plus mauvais des arguments qui soit au monde. Pour gagner la compétition, l’argument qu’il fallait présenter devait répondre à trois critères : (a) posséder, en lui-même, ce caractère terriblement mauvais, (b) avoir atteint un niveau d’approbation élevé parmi les philosophes, (c) avoir échappé à la critique. Le prix, précisait Stove ne serait pas nécessairement récompensé et lui seul en serait juge.

C’est ainsi que le 1er janvier 1986, David Stove s’auto-attribua le prix pour l’argument suivant :

Nous ne  pouvons connaître les choses que :

– de la façon dont elles nous sont reliées

– sous nos formes de perception et de compréhension

– dans la mesure où elles  se rangent sous nos schèmes conceptuels

etc.

de sorte que,

nous ne pouvons pas connaître les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes.

 

Qu’est-ce qui est « mauvais » dans cet Argument ? Si la prémisse affirme que nous pouvons connaître les choses seulement si elles nous sont reliées via nos formes de perceptions et de compréhension, alors nous ne pouvons certainement pas en déduire que nous ne pouvons pas connaître les choses en elles-mêmes. L’invalidité de l’argument paraît manifeste : la conclusion « nous ne pouvons pas connaître les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes » ne peut pas être déduit de la prémisse que nous ne pouvons connaître les choses que de la façon dont elles nous sont reliées. L’argument soutient que, du fait que nous pouvons connaître les choses physiques seulement sous nos formes mentales alors il est impossible que nous puissions connaître les choses. Nous ne pouvons plus parler des « choses comme elles sont », ni même des « choses » tout court mais seulement des « choses telles qu’elles sont en elles-mêmes ».

Autrement dit, je ne peux pas contempler cet arbre, là, qui pousse dans le jardin. Je ne peux appréhender cet arbre-en-dehors-de-mon-esprit sans le concevoir dans mon esprit. Par conséquent, je ne peux pas appréhender cet arbre-en-dehors-de-mon-esprit. La prémisse de l’argument est une tautologie. Elle concerne l’activité cognitive humaine relative à la connaissance des choses ou à notre façon de les concevoir. La conclusion concerne les objets de notre connaissance. Seulement la conclusion n’est pas une tautotogie ! Par conséquent l’argument est invalide : on ne peut, en effet, valider une conclusion non tautologique d’une prémisse tautologique.

L’argument ne dit pas que lorsque nous voyons les choses de notre seule perspective ou derrière notre filtre culturel, nous pourrions rencontrer certains problèmes pour voir le monde comme il est réellement. Non, l’argument est faux car il affirme que nous ne pouvons, en aucune manière, accéder aux choses en elles-mêmes.

Une première version de cet argument (the Gem) soutenant que nous ne pouvons connaître les choses physiques uniquement via nos formes mentales à l’impossibilité de connaître les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, Stove la détecte chez Berkeley dans les Principes de la connaissance humaine.  Ce premier Gem argue que nous ne pouvons même pas penser ou concevoir les objets qui existent en dehors de l’esprit.

[…] Quand nous nous évertuons à concevoir l’existence des corps extérieurs, nous ne faisons, pendant tout ce temps, que contempler nos propres idées. Mais l’esprit ne prenant pas garde à lui-même, se trompe en pensant qu’il peut concevoir, et qu’il conçoit en effet, des corps existant non pensés ou hors de l’esprit, alors que dans le même temps, ils sont saisis par lui et existent en lui. Un peu d’attention fera découvrir à chacun la vérité et l’évidence de ce qui est dit ici, et rendra inutile que l’on insiste sur d’autres preuves contre l’existence de la substance matérielle.[1]

Berkeley

Nous serions donc enfermés dans notre propre expérience. L’esprit se tromperait et s’illusionnerait à penser qu’il peut concevoir des objets en dehors de l’esprit. En contemplant les choses extérieures nous ne contemplerions que nos propres idées.

Mais le Gem de David Stove, le plus mauvais des arguments qui soit au monde, se détecte-t-il seulement dans l’idéalisme Berkeleyen ?

Références

[1] 1710, Principes de la connaissance humaine, trad. française D. Berlioz, 1991, Paris, Garnier Flammarion, § 23.

 

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