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Le « mystère » de la conscience et Mary qui voit rouge

Première publication, mars 2015 (révisée août 2015)

Lorsque je me donne un coup de marteau sur le doigt je ressens une douleur vive que l’on explique par une chaîne d’événements qui, partant des tissus meurtris, conduit à la stimulation de terminaisons nerveuses pour aboutir à une activation d’une zone de mon cerveau qui joue un rôle dans mon comportement.

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En fait, quelque chose de relativement incompréhensible vient de se produire. Comment l’activité d’une zone de mon cerveau peut-elle être reliée à cet élancement que je localise assez distinctement dans le doigt ? On me dit que cela correspond à une zone de mon cerveau mais c’est au doigt que j’ai mal ! Certes un neurobiologiste, à l’aide d’un cliché issu de la dernière technologie d’imagerie cérébrale, associe à une zone du cerveau ce que je ressens. Toutefois, je ne vois pas le rapport entre cette activation électrochimique d’un groupe de cellules dans ma boîte crânienne et la sensation douloureuse que j’éprouve. Elle se produit cependant en même temps que l’activation des cellules en question ; on dit qu’elle est « corrélée » à l’activation de la zone cérébrale… mais n’est localisée nulle part. Comment un tel effet a-t-il bien pu se produire ? Quel lien puis-je établir entre l’activité d’une partie de cette  masse grise et gélatineuse enfermée dans mon crâne et cette douleur ?

Et la douleur n’est qu’une occurrence parmi toutes les manifestations du phénomène. La liste des expériences est longue : tactiles, olfactives, auditives, gustatives… Elles nous accompagnent toute la vie et ce qu’en dit la science nous laisse un peu sur notre faim. Une théorie scientifique de la conscience qui fonctionne doit cependant pouvoir expliquer ce phénomène.

Le philosophe  Collin McGinn se pose le même type de question et il est pessimiste :

« Que fait l’organe du corps que nous appelons le cerveau de si radicalement différent des autres organes du corps, comme les reins – parties du corps sans une trace de conscience ? Comment se peut-il que l’agrégation de millions neurones individuellement insensibles génère de la conscience subjective ? Nous savons que les cerveaux sont de facto la base causale de la conscience, mais nous n’en avons, me semble-t-il, quelle que soit la façon dont cela peut être, aucune compréhension. C’est aussi étonnant qu’un miracle, c’est étrange et même vaguement comique. Nous sentons, en quelque sorte, que l’eau du cerveau physique s’est changée en vin de la conscience, mais nous butons sur la nature de cette conversion. Les transmissions neuronales se présentent comme  le mauvais type de matériel avec lequel amener la conscience dans le monde, toutefois il semble que d’une certaine manière elles accomplissent cette mystérieuse prouesse. Le problème du corps et de l’esprit est le problème d’avoir à comprendre comment le miracle s’est élaboré, éliminant ainsi le sens de mystère profond[1]. »

Mais pareil pessimisme est-il justifié ? De surcroît, que pouvons-nous bien faire du « mystère » ou du « miracle » de la conscience ? Et si l’interprétation de McGinn, qui peut d’emblée nous sembler vraiment pertinente, n’était malgré cela pas tout à fait légitime ! En effet, McGinn compare ce qu’il voit d’un cerveau – il fait des expériences visuelles et distingue certaines qualités physiques (neurologiques) d’un cerveau – avec l’expérience de conscience qu’éprouve un sujet – expérience qui a ses propres qualités. Examiner un cerveau et être conscient de quelque chose sont deux genres d’expériences différentes. Quant à être frappé par l’écart entre les qualités de ces deux genres d’expériences on le serait à moins. Mais cet écart-là, aussi large qu’il puisse être, et qui pour nombre de philosophes fissure ontologiquement le monde entre ‘mental’ et ‘physique’, fonde-t-il une raison de considérer que les événements physiques diffèrent des événements mentaux ?

Toute la difficulté pour une science matérialiste est de pouvoir rendre compte du caractère phénoménal de l’expérience de la conscience en conservant l’idée que les sujets qui les éprouvent sont dotés de propriétés du même genre que celles dont on se sert dans les sciences naturelles.

Lorsque l’on décrit comment les choses nous apparaissent (ou ce que nous ressentons ou entendons), nous décrivons une image (ou un sentiment ou un son) logée dans notre esprit. L’image mentale en question, qui est le plus souvent reliée à un stimulus externe, correspond, également le plus souvent, directement à une structure du monde. Lorsque le téléphone sonne, des sons vibrent dans l’air et une onde se déplace jusqu’à mon oreille. Dans l’oreille, l’onde est traitée et analysée en fréquences et un signal est envoyée au cortex auditif. Tout cela n’est pas difficile à comprendre pour un biologiste. Mais pourquoi faut-il que cela s’accompagne d’une expérience, avec la richesse de sa tonalité et de son timbre caractéristiques ?

Ce qui semble problématique c’est que les caractéristiques des expériences de conscience, si familière à chacun d’entre nous, sont comme négligées quand les laboratoires de psychologie et de neurobiologie viennent sonder les cerveaux. En effet, toutes les recherches sur la conscience ont comme perspective la recherche la plus fine, la plus avancée, la plus précise des « corrélations neurales de la conscience ». Autrement dit, l’enquête s’affine, sur les parties du cerveau qui s’activent chez une personne quand celle-ci vit une expérience consciente de quelque chose. Il est vrai que même en usant de la technologie la plus sensationnelle, aucun neuroscientifique ne s’attend à trouver une image (fantôme ?) dans un cerveau. Encore moins une image auditive ! Et que dire des expériences olfactives et des douleurs ? Avec évidence, les qualités de nos expériences de conscience échappent à l’examen scientifique. Normal ! C’est de l’ « extérieur » qu’on les détecte !

Rien de mieux pour alimenter l’idée que les expériences de consciences sont des entités purement mentales. Mais que peut faire la science ? Ignorer ce qu’elle ne peut étudier ? Attendre la venue d’un nouvel outil conceptuel et d’un modèle scientifique adéquat ? Il n’y a aucune raison de penser que la conscience soit un phénomène plus mystérieux que les feux-follets ou le magnétisme arguera un optimiste.

Et si le scientifique prenait la place du sujet ? Sans doute décrirait-il, dans une expérience visuelle par exemple, comment les choses lui apparaissent, ce qu’il voit ou pense voir. Dans un article canonique, le philosophe Frank Jackson[2] a cherché à montrer que, dans cette situation, des faits « nouveaux », que la simple connaissance d’un point de vue extérieur rendait impossible, apparaitraient. Et ces faits « nouveaux » ne seraient pas des faits physiques[3].

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L’article en question raconte l’histoire d’une scientifique spécialisée dans l’étude des couleurs et qui, au fil des ans, a fini, en usant de tous les moyens qu’offre la science, par connaître « tout » ce qu’il était possible de connaître sur le sujet. Elle a, de plus, lu des comptes rendus  de personnes qui ont décrit leurs expériences de couleurs… car, c’est crucial dans l’histoire, Mary a toujours vécu dans un environnement confiné dans lequel seuls étaient diffusés des rayons lumineux noirs et blancs. Ainsi, rien de ce qu’elle perçoit n’est coloré. Le noir, le blanc et toutes les nuances de gris sont ses seules impressions. Elle n’a donc jamais vu la moindre couleur mais a souvent observé des cerveaux de personnes faisant des expériences de couleurs. Elle connaît tout ce qu’une investigation scientifique complète peut lui permettre de connaitre sur la question.

Le jour où Mary sort de son espace confiné, elle fait alors pour la première fois l’expérience de voir des couleurs. Pour la première fois, alors qu’elle savait tout sur le sujet, d’un point de vue chimique (les combinaisons de pigments), physique (le rayonnement électromagnétique) mais aussi physiologique (la perception par l’œil humain), psychophysique et cognitif (du stimulus aux sensations, des photorécepteurs aux messages reçus dans le cerveau) elle découvre l’effet que cela fait de voir une couleur. La question que nous pose Jackson est alors celle de savoir si Mary acquiert une connaissance nouvelle en vivant cette expérience, en voyant une rose rouge par exemple ? Pour Jackson, Mary découvre un fait nouveau et ce fait est non physique. Toutefois, la couleur rouge ne lui est pas étrangère. Elle connait sa longueur d’onde et la reconnait dans les nuances de gris, mais en quittant son espace noir et blanc, elle fait l’expérience de quelque chose de totalement nouveau : elle perçoit un composant chromatique que tous les humains, qui n’ont pas de déficience visuelle, habituellement perçoivent.

Si l’on admet, à l’instar de Jackson[4], qu’en faisant cette expérience de rouge Mary a acquis une connaissance nouvelle rien ne nous oblige à conclure que nous tenons là une objection à une thèse physicaliste ou, pour le dire autrement, à une thèse qui soutient que l’expérience de Mary est à comprendre à l’intérieur d’événements matériels parfaitement ordinaires de son cerveau. Pour Jackson, dans la mesure où Mary apprend quelque chose de nouveau, les connaissances physiques n’épuisent pas l’ensemble des connaissances et donc le physicalisme est faux.

Une rose rouge est une certaine longueur d’onde mais l’expérience visuelle de Mary n’est en rien une longueur d’onde. De là à en déduire que cette expérience de rouge n’est pas physique il y a un pas que nos intuitions nous poussent peut être à franchir mais auxquelles nous pouvons résister.

On peut par exemple admettre que nos expériences, en elle-même, possèdent des qualités. Ce que l’on pourrait appeler « la confusion de McGinn » et qui le conduit au pessimisme, est justement le fait de s’étonner que l’expérience visuelle d’une couleur ne ressemble à rien de ce qui se passe dans un cerveau. Mais pour penser cela il faut avoir soutenu au préalable l’hypothèse qu’une expérience consciente pourrait ne pas être un événement du cerveau ! Quant à Mary, certes elle apprend une nouvelle façon d’appréhender les couleurs – elle acquiert de nouveaux concepts – mais cela implique-t-il que l’on affaire à de nouveaux faits qui seraient non physiques ?

Ce que cherche la métaphysique, c’est une connaissance de la nature fondamentale de l’univers qui soit globale ; et il serait franchement affligeant de penser et d’accepter qu’il puisse y avoir des structures de l’univers, à la fois saillantes et ayant toutes les apparences d’un phénomène naturel, qui échappent à l’enquête scientifique. Mais il est vrai qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir. C’est qu’il s’agit, sans user de « mystère » ou de « miracle » de comprendre comment un organisme constitué de part en part d’éléments non conscient, est susceptible d’être conscient.

Références

[1] “Can We Solve the Mind-Body Problem?” Mind, 1989.

[2] 1982, « Epiphenomenal Qualia », Philosophical Quarterly 32 : 127-136.

[3]  L’expérience de pensée de Jackson est sans doute avec celle proposée par Thomas Nagel « Quel effet cela fait d’être une chauve-souris ? » la plus célèbre et la plus discutée au sujet de la conscience.

[4] Depuis, Jackson a renoncé à sa position anti-physicaliste. Pour l’anecdote, David Lodge, dans son livre Pensées secrètes, parut en 2001, propose de multiples narrations ayant pour thème la sortie de Mary de sa chambre noire.

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