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Le monde en strates

Première publication, mai 2007 (révisée août 2015)

Le dualisme cartésien nous laisse avec un dualisme des substances et la possibilité de propriétés mentales sans lien avec la substance physique. Le dualisme contemporain des propriétés, quant à lui, construit son image métaphysique sur l’unique substance physique, mais laisse la possibilité à des propriétés mentales d’exister sans être aux propriétés de la substance physique. Autrement dit, pour le dualisme contemporain des propriétés, les propriétés mentales sont des propriétés de la substance physique mais d’un autre type.

Néanmoins, contemporain ou cartésien, le dualisme installe le problème de la causalité mentale dans une zone métaphysique précaire.

Existe-t-il en effet, une différence réelle entre ces dualismes ? La question ne demeure-t-elle pas, pour les deux dualismes, celle-ci : comment une propriété non physique pourrait–elle exercer une influence causale physique ? La propriété non physique du dualisme des propriétés, c’est-à-dire, la propriété non physique d’une substance physique, peut-elle mieux que le dualisme cartésien, mieux que la substance non physique, exercer une pression causale dans le monde physique ?

C’est à l’intérieur d’une image métaphysique qui n’est plus dichotomique, mais hiérarchisée, que le dualisme contemporain des propriétés se construit. Il est en effet admis qu’il existe une série de niveaux constituée à partir d’une base élémentaire de particules microphysiques, et remontant d’un cran, des atomes aux molécules et ainsi de suite jusqu’aux organismes supérieurs. Chaque entité d’un niveau est constituée entièrement des entités des niveaux intermédiaires et inférieurs. Ainsi, les entités de niveau haut sont déterminées par les structures méréologiques inférieures entièrement décomposables en parties. C’est cette relation asymétrique et transitive tout/partie qui construit cette hiérarchie de niveaux.

strates

 

Ce monisme ontologique consiste alors à admettre que les entités du niveau supérieur sont, en un certain sens, dépendantes ou déterminées par leurs propriétés de niveaux inférieur. En effet, les entités appartenant à un niveau donné sont supposées être caractérisées par des propriétés distinctes de ce niveau. La conductivité électrique par exemple est située au niveau moléculaire, d’autres fonctions comme la reproduction sont des propriétés que l’on rencontre au niveau cellulaire, etc. Les propriétés mentales quant à elle ne se trouvent qu’au niveau élevé des organismes supérieurs. Ainsi, les propriétés que les entités du niveau supérieur possèdent sont totalement fixées par les propriétés du niveau inférieur et les relations caractérisant leurs parties.

La question qui se pose alors au dualiste, et d’une manière générale à la thèse standard du physicalisme non réductible, consiste à se demander comment les propriétés de niveau supérieur peuvent-elles bien être reliées aux propriétés des niveaux inférieurs ? Comment par exemple, les propriétés mentales de la conscience peuvent-elles être reliées aux propriétés neurobiologiques de l’étage inférieur ?

Il apparaît, en effet, que cette image d’un monde stratifié par niveau accompagne le plus souvent un engagement en direction de la thèse non réductible pour le mental. Pour John Post[1], chaque niveau de la hiérarchie est dépendant, mais ontologiquement distinct des éléments du niveau inférieur. On peut alors parler de survenance entre les niveaux. Pour Searle[2], ce qui est réalisé au niveau micro cause les processus psychologiques. Pour ce dernier, la conscience est ontologiquement irréductible aux propriétés émergentes du comportement des neurones.

L’argument causal pour le physicalisme ontologique, en intégrant le principe de complétude physique ou simple clôture comme prémisse, apparaît donc en adéquation avec cette ontologie de niveaux. Cependant, le physicalisme ontologique déduit de l’argument causal affirme essentiellement un monisme qui permet de penser soit (i) une identité des propriétés, soit (ii) que les propriétés d’ordre supérieur sont réalisées par des propriétés physiques de base. Quant à cette deuxième possibilité, qui est la thèse du physicalisme non réductible, rien dans le physicalisme ontologique ne vient expliciter le lien entre les différents niveaux ou ordres de propriétés. En écartant le dualisme des substances, le physicalisme ontologique laisse alors aux seules propriétés le moyen de pouvoir rendre compte du mental dans notre monde physique. Néanmoins le mystère du mental reste entier. Dans la mesure où ontologiquement, le niveau supérieur est réductible au niveau inférieur, qu’en est-il des propriétés supérieures ? Sont-elles réductibles elles aussi aux propriétés du niveau inférieur ? Quel lien peut-on envisager entre ces différentes propriétés ?

Références

[1] 1991, Metaphysics: A Contemporary Introduction, New York, Parengon House.

[2] 1992, The Rediscovery of Mind, Cambridge, MIT Press, trad. Française, C. Tiercelin, La redécouverte de l’esprit, Paris, Gallimard, 1998, p. 116.

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