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La surdétermination causale du mental

Première publication, janvier 2009 (révisée août 2015)

La vérité d’un énoncé contrefactuel établit, à la façon d’une condition sine qua non, que si a ne s’était pas produit, b ne se serait pas produit. Ce contrefactuel, David Lewis l’affirme, est vrai si et seulement s’il existe un monde possible dans lequel a échoue à se produire et où b également échoue à se produire.[1] Dans ce monde, très proche du nôtre, dans lequel a existe mais ne se produit pas, b ne se produit pas non plus. En conséquence, dans notre monde où a se produit, on dit alors de b qu’il dépend contrefactuellement de a. Cependant, si a n’avait pas eu lieu, mais qu’un autre événement a’ était intervenu et qu’il avait causé b, nous serions en présence d’un cas de surdétermination causale.

Nous dirons que nous sommes en présence d’un cas de surdétermination causale, lorsqu’il existe, pour un même événement physique b, deux causes minimum, à la fois suffisantes et distinctes, a et a’.

assassinat de César

La conjuration des assassins de César, par exemple, est un cas de surdétermination causale. Les vingt-trois coups de poignard dans le corps de César forment un ensemble de causes, chacune suffisante pour lui donner la mort. Un cas de surdétermination causale est particulièrement bien illustré dans l’exemple de deux tireurs situés à deux endroits différents et visant la même cible. En appuyant au même moment sur la gâchette de leur arme et en causant la mort de leur victime, nous nous trouvons en présence, chose extrêmement rare, de deux causes indépendantes produisant le même effet. Ainsi, si le premier tireur n’avait pas tiré, le second l’aurait fait, entraînant la mort de la victime. D’une manière générale, les cas de surdétermination causale forment une exception. Nous dirons, en conséquence, qu’il n’existe pas de cas de surdétermination causale régulière ou systématique d’un effet physique. C’est ce principe de non surdétermination causale qui fait surgir le problème de la causalité mentale. En effet, lorsque nous sommes en présence d’une cause mentale et d’une cause physique et que chacune concourt à la réalisation causale d’un effet physique, une menace épiphénoméniste pèse alors sur la cause mentale. Tout le travail d’un réaliste du mental consiste alors à échafauder des stratégies dans le but d’y échapper.

Prenons un exemple. Supposons que nous ayons l’intention de calmer une douleur dentaire. Admettant le principe de survenance du mental sur le physique, cette intention, occurrence mentale M, survient sur une occurrence de propriété physique (probablement une propriété neurobiologique) P. Lorsque cette intention de calmer ma douleur cause mon déplacement, occurrence de P*, vers l’armoire à pharmacie contenant le paracétamol, nous sommes alors en présence du schéma suivant :

cause et survenance

 

Cependant, l’acceptation du principe de clôture causale du domaine physique nous enjoint de prendre en compte l’ancêtre causal physique de l’occurrence de P* comme cause suffisante. En effet, un ensemble d’états neurophysiologiques, constitué de diverses transmissions neuronales, saura expliquer causalement l’ensemble de mes mouvements. Nous obtenons alors :

deux causes

Une telle figure nous met en présence d’une cause mentale suffisante : l’intention de calmer une douleur, occurrence de M, mais également d’une cause physique suffisante : un état neuronal, occurrence de P. Nous avons ainsi :

1)            M cause P*.

2)            P cause P*.

3)            P cause P* et M cause P*.

Selon (3), M et P, surdéterminent causalement l’occurrence de P*. Autrement dit, ce qu’affirme (3) est une coresponsabilité causale des occurrences de M et de P. En effet, lorsque l’on reconnaît le principe de la distinction entre cause mentale et cause physique, la cause mentale se présente, prima facie, comme une deuxième cause suffisante pour produire un effet physique. M et P forment donc bien deux causes distinctes suffisantes et concourent à la réalisation de l’effet P*.

Néanmoins, la surdétermination causale mentale M de l’effet physique P* est-il de même nature que les cas standard évoqués ci-dessus (l’assassinat de César et les deux tireurs) ? Si les exemples classiques de surdétermination causale nous incitent à affirmer le principe de non surdétermination causale régulière, peut-on toutefois l’appliquer à la causalité mentale ?

Références

[1] 1973, Counterfactuals, Oxford, Basil Blackwell.

 

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