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La nécessitation contingente en question

Première publication, octobre 2008 (révisée août 2015)

La conception développée par Armstrong et les tenants d’une nécessitation entre propriétés  définit les lois comme des connexions entre universaux. Autrement dit, c’est en vertu de certaines relations nomiques que des pouvoirs causaux sont octroyés aux propriétés universelles. Cependant, il existe une intuition de base, bien ancrée dans la tradition empiriste, qui affirme que les lois sont contingentes. C’est-à-dire, alors  que les découvertes scientifiques nous enseignent par exemple que le cuivre est conducteur d’électricité ou que l’eau pure, à la pression atmosphérique ordinaire, bout à la température constante de 100°C, il nous est facile d’imaginer un monde possible dans lequel, le cuivre ne conduit pas l’électricité ou encore que l’eau pure bout à 50°C. La nécessité nomique à travers les mondes possibles partageant nos lois ne serait donc pas uniforme ou logique. C’est pour cela qu’Armstrong parle de nécessitation contingente.[1] Nous pouvons, en effet, facilement imaginer que les lois de nature auraient pu être différentes, que la chaleur que nous recevons comme une sensation dans notre corps aurait pu être autre chose qu’une accélération moléculaire ou encore imaginer que certains cristaux blancs, nous faisant penser à du sel, ne se dissoudraient pas dans l’eau.

Autrement dit, si une balle en caoutchouc est élastique, c’est parce que les lois de nature imposent aux propriétés impliquées dans ce qui constitue le caoutchouc la disposition de se déformer de façon provisoire quand la balle est soumise à certaines forces. Cependant, selon les partisans de la nécessité nomique contingente, une balle en caoutchouc, composée de la même structure  qui lui donne ces dispositions, pourrait ne pas être élastique dans un autre monde possible. En effet, les lois de ce monde possible pourraient imposer un ensemble différent de relations entre ces propriétés. Ainsi, la connexion nécessaire entre les propriétés universelles n’aurait donc pas besoin d’être une nécessité métaphysique ou logique. Une telle théorie explique bien ce que sont les lois, ce qu’est leur contingence, leur universalité et leur nécessité naturelle. Mais comment en arrive-t-on à glisser cette nécessitation intermédiaire entre la contingence pure et la nécessité métaphysique ou logique ? D. Armstrong écrit :

En essayant de découvrir les lois de nature, les scientifiques se sentent libre de considérer les possibilités de façon très large, et cela, tout à fait différemment des contraintes suggérées en logique et en mathématique.[2]

De la méthode scientifique même, selon Armstrong, il émanerait donc une impression de contingence bien déterminée. Est-il cependant légitime que cette impression de contingence nous conduise à injecter dans la nécessité métaphysique cette contingence ? Ce qui est sûr c’est que la contingence des lois ne peut pas être explorée. « Tout ce que nos investigations empiriques peuvent nous dire, concerne les connexions nomiques obtenues dans le monde actuel », écrit S. Schoemaker[3]. Ainsi, contre Armstrong, on pourrait finalement considérer, dans la mesure où cela ne nous donne aucune information  au sujet duquel cela serait le cas dans d’autres mondes possibles, que la contingence ou la nécessité au sujet des lois n’est  qu’une façon de parler. Autrement dit nos intuitions modales ne seraient pas vraiment un bon guide  pour décider de ce qui est nécessaire ou contingent.

Cependant, lorsque l’on cherche à expliquer pourquoi une occurrence de causalité singulière se produit et que l’on investit les propriétés d’un certain pouvoir causal, c’est bien a posteriori, que l’on accède à la connaissance des lois. Beaucoup de faits nécessaires peuvent être vrais seulement a posteriori. La leçon de Kripke[4] (1980) ne nous enseigne-t-elle pas que certaines affirmations d’identité expriment des propositions qui sont nécessairement vraies, mais que celles-ci ne sont connues qu’a posteriori ? Nous pouvons maintenant accepter, bien que cette identité n’ait été connue seulement qu’a posteriori, qu’il soit métaphysiquement nécessaire que l’eau = H2O. Mais est-ce que ne pas savoir a priori que les séquences causales singulières exemplifient des lois légitimes l’inférence que les lois de nature sont des lois contingentes ?

Alors, si retirant la contingence, on accordait aux lois de la nature le statut de nécessité métaphysique ?

Références

[1] 1983, What is a Law of Nature?, Cambridge University Press.

[2] Ibid., p. 158.

[3] 1980, « Causality and properties », reprinted in Identity cause and Mind, 2003, Cambridge: Cambridge University Press, p. 206-233.

[4] 1972, Naming and Necessity, in Davidson & Harman, Semantics of Natural Languages (Reidel) p. 253-355, 1980, trad. française P. Jacob et F. Récanati, La logique des noms propres, Minuit, 1980.

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