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La métaphysique au collège de France

Première publication, avril 2011 (révisée août 2015)

tiercelin

Le jeudi 5 mai 2011, au collège de France, Claudine Tiercelin qui occupe la chaire de « métaphysique et philosophie de la connaissance » donnera sa leçon inaugurale. Il est souvent question ici de métaphysique. A plusieurs reprises prétendue « morte » elle demeure cependant très active, pas forcément au sein de l’institution universitaire française, encore que la nomination de Claudine Tiercelin, à laquelle on peut ajouter plusieurs ouvrages en métaphysique dont il est fait régulièrement écho ici, pourrait bien finir par nous prouver le contraire. Son ouvrage Le ciment des choses[1] défend « le projet d’une métaphysique scientifique réaliste et rationaliste ». Que sommes-nous susceptibles de trouver dans un tel ouvrage ? Qu’est-ce que la connaissance métaphysique ?

Si l’on imagine qu’en ouvrant un livre de métaphysique on se prépare à entrer dans un monde merveilleux peuplé d’entités aux pouvoirs magiques, on fait fausse route. Dans l’œuvre d’Aristote, la métaphysique vient après la physique. Elle donc à voir avec la physique ! Oui et non. Disons, oui et plus. La physique, au moyen de l’observation et de l’expérience, étudie la nature du monde physique qui se déploie dans l’espace et le temps. La métaphysique aussi, mais pas avec les mêmes méthodes et, à moins que le métaphysicien ne se revendique physicaliste, c’est-à-dire qu’il ne soutienne que les seules choses qui existent sont justement des entités de la physique, il sera intéressé par la nature d’entités qu’on ne trouve pas dans l’espace et le temps, comme les propositions ou les classes par exemple. (D’ailleurs, la position physicaliste est elle-même le fruit d’un argument métaphysique que la physique ne peut pas produire). La métaphysique pourra aussi s’intéresser à des entités réalisées ou constituées par des entités de la physique, mais qui s’en différencient, comme les états mentaux et les personnes  par exemple.

Contrairement aux autres sciences qui découpent leurs objets comme des parties de la réalité, comme la biologie ou l’économie, par exemple, qui ont pour objet les êtres vivants ou les faits économiques, la métaphysique n’a pas un objet spécifique. Néanmoins chacune des sciences est en quête d’une vérité qui doit être consistante, c’est-à-dire qui ne doit pas se trouver en contradiction, avec la vérité des autres sciences. C’est pourquoi, parce que la réalité forme un tout et que la vérité est unique, la métaphysique s’attache à rendre compte de la structure fondamentale de la réalité considérée comme un tout. Ce rôle « interdisciplinaire », même si tous les objets des sciences spéciales sont des choses qui existent dans l’espace et le temps, autrement dit sont des entités physiques, la science physique n’a pas vocation à s’en saisir. Dans cette diversité de la quête de la vérité circonscrite à chacun des domaines de chacune des sciences, la métaphysique a comme tâche d’entreprendre  ce travail d’unification.  Cette tâche unificatrice n’est pas une posture dogmatique ou un reste désuet d’une attitude surannée, elle est simplement sa position « géographique », celle d’une discipline universelle qui, qu’on le veuille ou non, existe comme existent les autres sciences.

L’idée qui, d’emblée, peut fâcher et conduire à se détourner de la connaissance métaphysique est celle du caractère indivisible de la vérité (on parle ici de la vérité non d’un point de vue de nulle part mais d’un point de vue humain). D’aucuns pensent, en effet, que ce qui est vrai pour une culture ou une époque non seulement montre le caractère relatif de la vérité, mais fait émerger la diversité des conceptions mêmes de la rationalité. Le concept de « vérité » serait plus ou moins périmé et selon les relativistes, il est simplement absurde de postuler l’existence d’une réalité « une ». (Encore une fois parce que le relativiste affirme cela il ne peut que produire un argument métaphysique – c’est le propre de son caractère inévitable !). L’angle relativiste, pour le dire sans nuance, voit la réalité comme une construction. Autrement dit, un peu à la manière d’une technique, la réalité serait le résultat d’une certaine visée intentionnelle opérée par une personne ou un groupe de personnes à un moment donné. Bref, selon le relativisme, la réalité n’existerait pas en dehors de nous et plus précisément en dehors de nos esprits. Si l’adversaire relativiste est « coriace »[2], le projet métaphysique peut néanmoins bien lui survivre car l’argument relativiste en soutenant le caractère local de la vérité suppose un énoncé qui, lui, ne doit pas être relatif, développant ainsi un argument contradictoire. Au final, la métaphysique porte en elle les fondements de sa propre justification.

Mais la connaissance métaphysique est-elle possible ? Si selon Kant, il existe une réalité indépendante de notre esprit, ce qui nous est accessible n’est que la structure de notre pensée rationnelle à son sujet. Cet accès à la structure de nos pensées, quant à lui, ne poserait pas problème. Ce qui pose problème, c’est l’accès au monde indépendant de notre esprit. Il est tout simplement impossible ! Mais notre esprit n’est-il pas lui-même une part de la réalité indépendante de notre esprit ? Nos pensées n’ont-elles pas une existence qui ne dépend pas de notre façon de penser ? Nos pensées ont-elles besoin que nous pensions à elles pour qu’elles existent ? Ce n’est pas parce qu’il faut bien que mes pensées aient un support que l’accès à mes pensées doit être privilégié par rapport à mon accès à la réalité du monde indépendant de mon esprit, jusqu’à considérer que mon accès aux choses (en-soi) me serait barré.

Ainsi, malgré Kant, le projet d’une connaissance métaphysique considère les choses comme elles sont réellement, indépendamment de notre esprit, et ce projet de connaissance n’est pas vain, car justement nous sommes capables de forger des concepts et d’utiliser notre pensée, autant de véhicules susceptibles de nous conduire à cette connaissance. Dans cette perspective, on ne voit donc pas exister d’énigmatiques « choses-en-soi. » Ainsi, le travail en métaphysique est comme celui d’une science et qui, comme une science, peut progresser, produire des résultats, une recherche qui prend le risque aussi de faire fausse route, mais pas plus que ne le ferait une autre discipline qui essaie de dire comment sont les choses. Mais alors, qu’est-ce qui distingue la connaissance métaphysique d’une connaissance empirique ?

La connaissance métaphysique peut, en effet, apparaître comme le simple prolongement des sciences de la nature. Il est vrai que dans la mesure où la métaphysique cherche à révéler la structure fondamentale d’un monde que l’on peut juger contingent, cette connaissance peut nous apparaître comme une espèce de connaissance empirique. Cependant, cette prétention à se distinguer d’une connaissance qui serait seulement empirique est liée à la nature même de cette enquête circonscrite aux états de choses tels qu’ils sont. L’objet de la métaphysique, dans la mesure où elle est la discipline intellectuelle dont le travail consiste à cartographier les possibilités du monde réel, n’est donc pas seulement empirique. Il s’agit de s’enquérir de ce que la totalité de l’existence pourrait contenir, de découvrir les catégories d’entités qui pourraient exister. C’est-à-dire de pratiquer une science conceptuellement prioritaire à chacune des sciences qui, relativement à la métaphysique, sont toutes des sciences spéciales. Mais est-ce que nous en sommes capables redemandera, suspicieux, le kantien ? Comment les créatures que nous sommes peuvent conserver cette prétention à circonscrire le domaine des possibilités ? E. J. Lowe dans son excellent ouvrage, a Survey of Metaphysics[3],  trouve cette question bien curieuse dans la mesure où c’est une question qui s’adresse à nous-mêmes à propos du domaine même des possibilités dont l’accessibilité est postulée dans la question. En un mot, même lorsque l’on cherche à mettre en cause la métaphysique il nous faut produire un argument métaphysique. C’est là son aspect incontournable.

Références

[1] Ithaque, 2011.

[2] Ibid., p. 19.

[3] 2002, Oxford University Press.

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