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Fonctionnalisme et qualia

Première publication, avril 2007 (révisée août 2015)

Les qualia sont partout ! Ils sont ces manières particulières dont nous sentons, voyons, ressentons les choses. Ils accompagnent ainsi grand nombre de nos états mentaux. Ils sont ce quelque chose de particulier qui fait que cette soudaine douleur dentaire m’est propre. Le quale (singulier) est la propriété phénoménale qui émane de mes expériences sensibles comme celle d’humer l’herbe fraîchement coupée, ou d’éprouver une douleur subite au genou, de caresser la carapace d’une tortue, de voir un tableau bleu d’Yves Klein. Dans chacune de ces occurrences, je suis le sujet d’un état mental et chacun de ces états possède ce caractère subjectif et distinct qui en fait sa particularité. L’effet que cela fait d’être une chauve-souris est aussi une qualité propre, intrinsèque à la seule chauve-souris – c’est un quale.

Ainsi présenté, il apparaît bien difficile de nier l’existence des qualia. La difficulté surgit lorsque l’on cherche à établir le lien entre ces qualia et le monde physique.

Klein

Lorsque je regarde un monochrome bleu d’Yves Klein je suis conscient d’une image interne qui possède certaines propriétés intrinsèques. Ces propriétés pourraient alors produire ces caractéristiques phénoménales. Cependant, les propriétés phénoménales qui accompagnent ma contemplation d’un monochrome d’Yves Klein, ne se modifient-elles pas alors que le contenu intentionnel de mon expérience ne subit, lui, aucun changement ? Si c’est le cas, les qualia seraient alors des contreparties mentales de ces propriétés visibles de la surface bleue. Accessibles par la seule introspection, ils seraient les seuls déterminants du caractère phénoménal de mon expérience visuelle. Autrement dit, ils échapperaient à une certaine description matérialiste[1].

Daniel Dennett[2] (1990) dénie que les expériences de consciences pourraient posséder ces propriétés si spéciales qui échappent aux critères matérialistes. Leur caractère ineffable ou encore leur aspect non physique ou plus insolite peut-être, ce que l’on nomme l’incorrigibilité qui met le sujet à l’abri de toute erreur, lorsque cette propriété spéciale vient accompagner une perception visuelle, par exemple, sont autant de caractéristiques qu’il est difficile pour un matérialiste d’intégrer dans un compte-rendu sur le mental[3].

Que l’on admette ou non que les qualia ne se réduisent pas aux propriétés de l’objet intentionnel, on peut cependant se demander quels états mentaux réellement possèdent des qualia. Certains états comme les expériences perceptuelles, les sensations du corps, les réactions sentimentales, passions et autres émotions, mais aussi les humeurs, comme la dépression, la sensation de calme, le stress, sont réellement des états accompagnés de qualia.

A cette liste, doit-on ajouter certaines expériences liées à la cognition qui, d’emblée, semblent être dénuées de ces propriétés ? Lorsque subitement, on accède à la compréhension d’une phrase ou qu’un souvenir, soudainement, remonte à notre mémoire ne sont-ce pas des expériences incluant des qualia – un effet particulier de ce que cela fait ?

Le qualia sont des sortes de restes phénoménologiques qui ne peuvent être dérivés des images linguistiques ou verbales qui possèdent une structure dans le langage lui-même. Lorsque nous pensons à quelque chose, par exemple, nous entendons souvent une sorte de voix interne, mais la variété des émotions qui les accompagnent n’est-elle pas dépendante de ce contenu linguistique ?

Pour la théorie fonctionnaliste, les états mentaux se définissent par leur rôle fonctionnel à l’intérieur de l’économie mentale du sujet. Le caractère phénoménal spécifique d’éprouver une douleur, par exemple, est simplement pour le fonctionnalisme la propriété jouant tel rôle causal. Ainsi, comme toutes les propriétés fonctionnelles, les qualia sont réalisables de façon multiple. Des états internes qui seraient ainsi très différents les uns des autres, ne seraient pas pris en compte en tant que tel, mais seraient considérées comme la même propriété. Ce qui compte pour le fonctionnalisme n’est donc jamais le hardware de la réalisation, mais uniquement le software.

Ainsi, selon le fonctionnalisme, à chaque prédicat mental correspond la description d’un rôle causal. Autrement dit, lorsque je regarde un monochrome d’Yves Klein, ressentir cette sensation particulière de bleu et me trouver dans un état interne ayant un rôle causal, sont une seule et même chose. En conséquence, la sensation de bleu, selon le fonctionnalisme, est essentiellement une fonction. Cette fonction pourrait bien être indifférente à la sensation particulière ressentie en voyant le monochrome. On peut alors légitimement se poser la question : « Et si je voyais le monochrome bleu comme un monochrome vert, le compte-rendu fonctionnaliste s’en trouverait-il changé ? »

Références

[1] Cf. N. Block, 1990, « Inverted Earth » Philosophical Perspectives ; T. Nagel, 1974, « What Is It Like to Be a Bat? » Philosophical Review 83 : p. 435-450, trad. Française P. Engel, « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? » dans Questions mortelles, PUF, 1983.

[2] 1990 « Quining Qualia » in Mind and Cognition, W. Lycan, ed., Oxford : Blackwells, p. 519-548. Le verbe « to quine », extrait du dictionnaire satirique de Daniel Dennett, The Philosophical Lexicon, faisant référence au philosophe W. V. O. Quine, signifie le fait de dénier résolument l’existence ou l’importance de quelque chose de réel ou de significatif. On peut dire alors de Dennett qu’il « quine » les qualia.

[3] « Pour un matérialiste, aucun fait n’est accessible qu’à une seule personne » écrit F. Drestke, Naturalizing the Mind, Cambridge (Mass.), MIT Press.1995,  p. 65.

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