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Esprit, le lieu

Première publication, novembre 2006 (révisée août 2015)

La question que pose la plaque scellée sous le cerveau exhibé de U.T. Place dans le hall de l’université d’Adélaïde en Australie est celle du lieu de nos états mentaux. Lorsque Descartes établit la distinction tranchée entre les objets matériels qui occupent un endroit de l’espace et les objets mentaux, tels que les pensées et les sensations, qui apparemment sont non spatiaux, la question du hall de l’université d’Adélaïde semble réglée : parce que le cerveau occupe un endroit de l’espace, les états mentaux ne peuvent pas être des états du cerveau.

Bien que nous ne puissions pas encore dire avec précision l’endroit où sont situées toutes les corrélations cérébrales de nos pensées et de nos sensations, nous savons qu’elles se produisent dans le système nerveux central. Pouvons-nous néanmoins admettre sans problème que, la croyance que les clefs de la maison ont été oubliées chez l’ami que nous venons de quitter ou encore l’émergence violente d’une douleur au doigt, soient situées dans notre système nerveux central ?

On sait qu’il existe une corrélation entre la marionnette et son manipulateur dissimulé, mais nous ne pouvons pas vraiment situer le mouvement du pantin dans les doigts du manipulateur !

Si la croyance, que les clefs de la maison ont été oubliées chez notre ami, est difficile à situer d’emblée dans notre système nerveux central, il semble par contre, que l’on puisse loger assez facilement cette violente douleur ressentie au doigt, dans le doigt lui-même. En effet en m’assenant maladroitement un coup de marteau sur mon index gauche, je situe précisément ma douleur à cet endroit de mon corps. Cependant certaines sensations de douleurs peuvent être comme des douleurs situées à un endroit précis de notre corps. Le cas extrême de ces sensations est celui de la douleur ressentie, après l’amputation d’un membre, dans ce membre absent. Cette douleur peut être aussi réelle et intense que la douleur recevant une cause normale, telle ce coup de marteau sur le doigt. Autrement dit, dans ce cas particulier, le lieu de cette douleur phénoménale ne coïncide pas avec le lieu de l’évènement.

On peut alors accepter que notre concept de douleur ne contienne pas le lieu au sujet duquel notre expérience de la douleur émerge. On peut néanmoins aussi accepter que la douleur et les autres états mentaux soient situés dans ces corrélations cérébrales où ils se produisent. Est-ce que cette double acceptation ruine notre concept original de douleur ? Autrement dit, peut-on penser que nos diverses expériences de douleur, qui ne contiennent pas de lieu précis, puissent se rapporter aux mêmes propriétés ou phénomènes dans le monde ? Si nous acceptons cela, alors toutes les douleurs seraient véhiculées par les fibres C. Cependant, la qualité subjective spécifique de l’expérience de la douleur possède certaines caractéristiques qui ne peuvent trouver aucune description à l’endroit même de ces corrélations cérébrales. Faut-il en conclure que la recherche d’un lieu pour l’esprit, c’est-à-dire, à l’intérieur d’une structure du monde, doit immanquablement se solder par une élimination de l’esprit ?

On peut préférer, en ce qui concerne  ces qualités spécifiques de l’expérience, opter pour la recherche de leur place dans le monde. C’est une tâche ontologique.

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