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Chasser le fantôme au moyen des dispositions

Première publication, février 2007 (révisée août 2015)

Argumenter contre le dualisme des substances comme le fait Ryle n’est pas réduire l’homme à une chose ou à un système automatisé. Il écrit :

« Nier que l’être humain soit un fantôme logé dans une machine ne revient pas à le dégrader au rang de machine.[1] »

L’analyse linguistique de la notion d’esprit entreprit par Ryle conduit non seulement à réfuter le dualisme des substances mais à pointer une confusion conceptuelle. Pour Ryle il faut rejeter la légende du fantôme. Autrement dit, il faut remplacer le concept d’objet ou de substance lorsque l’on parle de l’esprit au profit de dispositions.

La confusion que Ryle met en évidence est celle de deux discours : un discours sur les dispositions et un discours sur les objets. Quand vous affirmez qu’un vase en cristal est fragile, vous n’affirmez pas que le vase contient une chose que l’on appelle « fragilité », comme si cette chose était enfermée dans le vase et pouvait agir soudain en le brisant, si jamais ce dernier chutait. Etre fragile veut seulement dire que si un choc suffisamment fort se produisait contre le vase, il se briserait.

En faisant appel aux dispositions, Ryle échappe à l’attribution d’occurrences d’événements internes. Dire d’une personne qu’elle comprend l’opération de la division, revient à dire qu’elle est disposée à trouver des résultats corrects lorsqu’une opération de ce genre lui est soumise. Ainsi l’analyse dispositionnelle des attributions mentales, plutôt que d’être ce théâtre d’événements accessible à la seule première personne, possède l’avantage de rendre observable ce que produit l’esprit.

Toutefois, si l’on considère une occurrence de croyance particulière comme celle, par exemple, qui vous fait croire que la terre tourne autour du soleil. Elle ne semble pas nous disposer à grand-chose. On pourrait même dire de vous, alors que vous dormez, que vous avez cette croyance. En disant cela, nous serions sans doute très proches de la tentation d’avoir à nous référer à un certain état interne. Pour un tenant de l’analyse dispositionnelle de l’esprit, croire que le soleil tourne autour de la terre n’implique pas que vous soyez dans un état quelconque. Posséder cette croyance revient simplement à être disposé à agir d’une certaine manière. En dirigeant ainsi l’analyse de l’esprit, vous perdrez le désir de faire appel à ces mystérieux états internes fantomatiques. Ainsi, croire que le soleil tourne autour de la terre c’est être disposé à produire certains mouvements corporels comme prononcer certaines paroles par exemple.

Si vous avez un mal de tête, vous pourriez être disposé à gémir, à prendre votre tête dans vos mains ou encore à chercher une aspirine, ou à prononcer une phrase plaintive du genre « j’ai mal à la tête ! ». Vous pourriez aussi ne rien faire de cela. Imaginez par exemple que vous considériez que ce soit inconvenant de parler de ses afflictions. Dans ce cas, bien que vous soyez disposé à vous comporter d’une certaine manière, vous ne vous comporterez pas ainsi.

Qu’est-ce alors qu’être disposé à se comporter d’une certaine manière ? Qu’est-ce qu’une disposition ? Un vase fragile possède la disposition de se briser. Les cristaux de sel possèdent la disposition de se dissoudre dans l’eau. En se brisant, le vase révèle sa fragilité. En se dissolvant lorsqu’ils sont placés dans l’eau, les cristaux de sel manifestent leur solubilité. Cependant, un objet peut posséder une disposition et ne pas la manifester. Un verre de cristal peut ne jamais se briser ; des cristaux de sel ne jamais se dissoudre.

Une disposition permet donc de rendre compte de ce que vous faites et de ce que vous seriez susceptible de faire. Vous faites, sans doute, ce que vous êtes disposé à faire ; mais vous pourriez être disposé à faire beaucoup de choses que vous n’avez jamais faites parce l’opportunité d’avoir à les faire ne s’est jamais vraiment présentée ou parce qu’elles ont été empêchées par d’autres dispositions. Vous pourriez ainsi être disposé à agir courageusement lorsque vous êtes exposé à un danger, mais vous passez votre vie dans un environnement tranquille. Cette circonstance particulière de votre vie n’abolit pas votre courage. Bien sûr, si vous n’avez jamais manifesté votre courage, vous n’avez pas de raison de penser que vous pourriez être courageux. De la même façon, vous n’avez pas de raison particulière de penser qu’une substance qui ne vous serait pas familière serait soluble dans l’eau si sa solubilité ne s’était jamais manifestée. Vous pourriez aussi être disposé à être courageux dans une situation dangereuse mais, néanmoins, dans une circonstance particulière préférer la fuite, en considérant que l’expression de votre courage pourrait mettre en danger un compagnon.

Le béhaviorisme philosophique, au moyen d’énoncés mentionnant les dispositions comportementales se présente alors comme une tentative d’élimination de ces énoncés mentalistes qui nous avaient mené à l’erreur ryléenne de catégorie.

Références

[1] 1949, The Concept of Mind, trad. Française S. Stern-Gillet, La notion d’esprit, 1978, Payot, nouvelle édition de poche, préface de J. Tanney, Payot et Rivages, 2005, p. 471.

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