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L’externalisme social de Tyler Burge

Première publication, juin 2007 (révisée août 2015)

L’argument de Terre Jumelle cherche à montrer que certaines croyances, mettant en jeu des concepts de genre naturels, dépendent de certaines substances de notre environnement. Cet externalisme peut être nommé externalisme des genres naturels. Une seconde version d’externalisme, l’externalisme social est exposé par Tyler Burge[1]. L’argument de Burge consiste à montrer que les institutions sociales jouent aussi un rôle décisif dans la déterminations des contenus de nos pensées. D’une certaine façon, l’externalisme social de Burge vient compléter la thèse de Putnam, en le généralisant à l’ensemble des contenus.

L’expérience que Burge nous demande de considérer est celle d’un locuteur, Fred, qui se retrouve dans deux situations : une situation réelle et une situation contrefactuelle. Dans la situation réelle, Fred pense que le terme « arthrite » signifie une inflammation des os, alors que le terme « arthrite » signifie, en fait, une inflammation des articulations. En éprouvant des douleurs dans les doigts, Fred exprime sa plainte à son médecin en disant une phrase comme « j’ai de l’arthrite dans les doigts ». Le médecin rectifie et lui apprend que l’arthrite n’est pas dans les doigts, mais dans les articulations.

Dans la seconde situation, lorsque Fred se plaint à son médecin en prononçant la même phrase, ce dernier ne rectifie pas sa croyance. En effet, dans la situation contrefactuelle, le terme « arthrite » signifie une inflammation des articulations et des os. Ainsi, dans cette situation, la croyance de Fred est vraie. S’il nous fallait maintenant considérer la signification du terme « arthrite » tel qu’elle se définit dans la situation contrefactuelle, nous pourrions inventer un nouveau terme comme « tarthrite » qui signifierait une double inflammation des os et des articulations. Ainsi Fred, dans la situation contrefactuelle, ne croirait pas qu’il a de l’arthrite dans ses doigts, mais croirait qu’il a de la tarthrite et cette croyance serait vraie.

Ce que veut nous montrer cette expérience, c’est que le contenu de nos pensées dépend, de façon déterminante, des pratiques de la communauté linguistique dans laquelle nous sommes situés. Les deux croyances de Fred sont différentes, alors que Fred est le même. Ce que montre cette seconde expérience, c’est non seulement l’échec de la survenance des croyances et autres états intentionnels sur nos états psychologiques internes, mais aussi le fait, que tous les contenus de nos pensées sont larges et ce, bien au-delà des pensées concernant les seuls genres naturels. En effet, les états d’esprit de chacun des protagonistes des expériences externalistes dépendent de quelque chose de plus que les seules conditions physiologiques qui les composent.

La thèse externaliste au sujet des contenus exprime donc l’idée que le contenu de nos pensées est large, c’est-à-dire que le contenu n’est pas entièrement déterminé par les seules propriétés intrinsèques des individus. Cependant, si le contenu n’est pas déterminé entièrement par mes états internes quoi d’autre alors le détermine ? Quoi d’autre que mes propriétés intrinsèques pourraient déterminer ce que je pense ou ce que je crois ? Selon les expériences externalistes, ce que je crois ou pense ne dépend donc pas seulement de mes propriétés intrinsèques mais dépend aussi de mon environnement naturel, voire de l’opinion d’un expert.

Dans les deux expériences de pensée, on procède de la manière suivante : deux sujets dont les états internes et les propriétés physiologiques sont exactement les mêmes sont placés dans des environnements différents. Ensuite, à la question de savoir si ces deux sujets possèdent les mêmes états mentaux, la réponse externaliste affirme que les contenus des états mentaux des deux sujets varient selon l’environnement. Autrement dit, la thèse externaliste affirme que les contenus de pensées ne sont pas déterminés par les événements internes. Ou encore, que les faits internes restent constants alors que les faits mentaux varient.

Ce que veut démontrer la thèse externaliste au sujet des états intentionnels, c’est que les contenus des pensées d’un agent ne surviennent pas sur l’ensemble de ses états internes ou qu’avoir des pensées, présuppose l’existence de choses externes au sujet. Peut-on affirmer pour autant que la différence des contenus entre les protagonistes des différentes expériences de pensée, permet d’individualiser de façon essentielle les états intentionnels ? Autrement dit, est-ce que « être une croyance que p », c’est avant tout posséder une structure sémantique ? Ce que soutient la thèse externaliste, c’est que les attitudes propositionnelles ne surviennent pas sur les qualités physiques intrinsèques des systèmes. Cependant, lorsqu’une entité est intrinsèquement semblable à une autre, elle possède le même réseau de propriétés intrinsèques satisfaisant un certain modèle fonctionnel. Cette similitude fonctionnelle n’entraînerait donc pas la similarité des attitudes propositionnelles ?

Références

[1] 1979, « Individualism and the Mental » in P. French, T. Uehling, Jr. et H.K Wettstein éd., Midwest Studies in Philosophy, vol. IV, Minneapolis, University of Minnesota Press. CF l’article de la Stanford Encylopedia au sujet du contenu mental.

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