Quel matérialisme pour la conscience ?

Soutenir une thèse réaliste au sujet de la conscience — c’est-à-dire affirmer que le phénomène conscient existe pleinement en tant que tel et que, bien que corrélé à des états physiques (neurobiologiques en particulier), il ne saurait être réduit à ces états ni identifié à eux — revient à rejeter la position métaphysique du matérialisme. Ce rejet est pourtant peut-être mal rendu par les termes « antimatérialisme » ou « antiphysicalisme ». Car si les descriptions du domaine mental et du domaine physique font bien apparaître deux registres distincts, cela n’implique pas nécessairement d’endosser une telle opposition. On peut en effet, tout à la fois, refuser la dichotomie ontologique entre ce qui relève de la matière — les chaises, les rivières, les explosions, les atomes — et ce qui semble ne pas en relever — les pensées, les calculs, les émotions, les douleurs — et soutenir, sans sortir du cadre naturaliste, que l’un et l’autre constituent la même étoffe[1] de notre réalité concrète.

Le réalisme de la conscience phénoménale pose l’expérience comme une réalité intrinsèque que nous connaissons directement par accointance. Tout le reste — la matière, les structures décrites par la physique — nous est accessible de manière extrinsèque et relationnelle. Il y a là, certes une asymétrie épistémologique remarquable mais elle ne doit pas nous faire tirer des conclusions idéalistes[2]. Autrement dit, la primauté épistémique de l’expérience ne nous contraint pas à quitter la cadre naturaliste.  

Le naturalisme peut s’entendre dans sa dimension ontologique ou épistémique.

La première dimension identifie une réalité composée d’entités spatiotemporelles ou constituées par des entités physiques. Ce naturalisme marque une distinction importante à propos de ce qui relève du mental : il n’existe pas de mental en tant que mental. Cette orientation naturaliste qui donna naissance au siècle dernier[3] au concept de physicalisme et qui prit plus tard la forme du slogan « tout est physique », montre un engagement spécifique dans cette branche particulière de la science : la physique. Le terme de « matérialisme », quant à lui, historiquement antérieur au précédent, s’entend comme monisme de la substance, c’est-à-dire qu’il exprime la thèse qu’il n’existe qu’une substance : la matière. Tout ce qu’il y a dans l’espace-temps est entièrement physique.

La seconde dimension du naturalisme, n’est pas liée à un engagement ontologique, il est méthodologique. Il consiste à donner à la méthode des sciences naturelles une place unique dans l’étude de tous les phénomènes sans distinction, incluant les sciences du langage et de l’esprit[4] comme seul moyen de connaissance.

Comment le réalisme de la conscience phénoménale peut-il se réclamer du matérialisme, tout en demeurant à l’intérieur du naturalisme — qu’il soit ontologique, en cherchant à répondre à la question « qu’est-ce qui existe ? », ou épistémique, en refusant de faire appel à des entités surnaturelles dans l’ordre de l’explication[5] ?

Le matérialisme standard définit le monde de l’espace-temps dans son entier comme étant constitué de l’ensemble des choses matérielles. C’est donc un monisme, c’est-à-dire qu’il exprime la thèse qu’il n’existe qu’une substance : la matière[6].

Si l’on adopte le monisme matérialiste mais que nous reconnaissons que nous sommes sujets à l’expérience de conscience — c’est-à-dire qu’il existe un certain effet d’être soi —, alors deux options se présentent. Premièrement, soit l’expérience subjective est une illusion, soit elle se réduit à des processus physiques : dans les deux cas, elle ne constitue pas une réalité irréductible. Deuxièmement, soit, au contraire, elle existe en tant que telle et possède une réalité propre — mais alors une contradiction surgit avec la thèse matérialiste elle-même. Pour surmonter cette tension de façon cohérente, le matérialisme standard se tourne alors vers la voie réductionniste ou illusionniste, voire éliminativiste.

Or je sais que l’expérience consciente existe — et qu’elle est, ici et maintenant et pour toutes les personnes que nous sommes — y compris pour les illusionnistes —, la chose la plus certaine qui soit. Ce phénomène, précisément parce qu’il est ce qu’il paraît être, possède un caractère primitif et irréductible. Dès lors, si l’on adopte un point de vue réaliste rigoureux sur la réalité — dont la conscience fait partie intégrante —, en nier l’existence apparaît comme une absurdité.

Se prétendre matérialiste nous impose-t-il de nier l’existence de l’expérience consciente, ou de la reléguer au rang d’illusion ? Si cette expérience s’avère irréductible — et de ce fait appartient au tout de la réalité que le matérialisme entend embrasser —, alors c’est la conception même de ce matérialisme qu’il nous faut repenser.

L’acception contemporaine du terme « matérialisme » repose sur la conviction que l’expérience consciente s’explique intégralement par la description de propriétés physico-chimiques du cerveau. Cette conviction hérite d’un principe forgé par le Cercle de Vienne[7] — le physicalisme sémantique —, selon lequel tout énoncé scientifique signifiant doit être traduisible en énoncés portant sur des événements physiques observables. Or, appliqué aux qualités de l’expérience consciente, ce principe achoppe sur quelque chose d’irréductible : l’effet que cela fait d’être soi — ce que la philosophie contemporaine désigne par le terme de qualia — appartient à ces réalités que le langage objectivant ne peut entièrement saisir. L’expérience consciente, réduite à la seule description du comportement du sujet, échappe précisément à ce qu’elle est : une réalité vécue du dedans, et non observée du dehors.

Interroger cette acception du matérialisme — fondée sur la dichotomie des domaines du mental et du physique — revient à interroger les thèses béhavioristes et fonctionnalistes qui forment le socle des positions illusionnistes et éliminativistes. Or ces thèses reposent sur un aveu implicite : la description physique est impuissante à rendre compte de ce que c’est que d’avoir un type d’expérience — de ce que la philosophie contemporaine regroupe sous le concept de qualia. Mais la conclusion que les illusionnistes et les éliminativistes tirent de cet aveu d’impuissance — à savoir que la conscience phénoménale n’est pas réelle, ou n’est qu’une fiction — apparaît, du point de vue réaliste, comme un non-sequitur : ce n’est pas parce qu’une réalité résiste à la description physique qu’elle cesse d’exister.

On pourrait alors envisager qu’une acception renouvelée du matérialisme remette en cause la division canonique entre le domaine physique et mental. Ne faudrait-il pas, en effet, considérer que le mental et le physique ne sont que des manières de concevoir et de décrire le monde, plutôt que les noms de deux familles de substances et de propriétés ontologiquement distinctes ? Car c’est précisément cette profondeur ontologique supposée — héritée du dualisme cartésien des substances — qui vient alimenter un matérialisme replié sur la conviction que la physique peut dire tout ce qu’il y a à dire sur tout ce qui existe. Or n’y a-t-il pas une part du monde physique que nous connaissons autrement que par la physique ? Cette connaissance d’ordre intrinsèque — qui est expérience pure, accointance directe avec le réel — ne constitue-t-elle pas un accès à la nature profonde de la réalité, là où la description physique ne nous en livre que la face extrinsèque et relationnelle ? Si tel est le cas, alors le matérialisme ne peut faire l’économie de ce que la conscience phénoménale révèle : non pas une anomalie dans le tableau du monde, mais peut-être sa texture la plus fondamentale.

Un tel matérialisme devra alors rendre cohérentes deux prémisses qui, en apparence, se contredisent :

  1. L’expérience consciente phénoménale est une réalité en tant que telle, irréductible à tout autre chose — c’est la thèse du réalisme de la conscience phénoménale.
  2. Il n’existe qu’un seul genre de réalité fondamentale — c’est la thèse du monisme.

Ces deux prémisses peuvent être tenues ensemble à condition de renoncer à l’image d’une matière héritée d’un physicalisme sémantique étroit. Si la conscience phénoménale est réelle et si la réalité est une, alors c’est la nature même de cette réalité unique qu’il faut repenser dont la dimension expérientielle constitue la texture intrinsèque.


[1] Le terme « étoffe » (« stuff » en anglais) est employé notamment par Galen Strawson pour défendre cette forme de monisme. Voir Klesis, 55, « Qu’est-ce que le matérialisme ? », trad. fr. Dominique Berlioz, 2023.

[2] Par idéalisme, entendons ici le point de vue que les objets physiques sont en un certain sens dans l’esprit.

[3] Terme forgé par Rudolph Carnap et Otto Neurath dans les années 1930, tous les deux membres du Cercle de Vienne.

[4] Noam Chomsky (2000) dans New Horizons in the Study of Language and Mind, Cambridge University Press, pose la distinction entre les deux naturalismes. Il rejette ainsi la dualité entre les sciences de l’esprit et les sciences de la nature.

[5] Précisons que la question ontologique est celle du « qu’est-ce qu’il y a » tandis que la question métaphysique est celle du « qu’est-ce c’est ». Voir le Traité d’ontologie pour le non-philosophes (et les philosophes) de Frederic Nef, Gallimard, 2009.

[6] Jaegwon Kim, Physicalism or Something near enough, (2005), Princeton University Press, p. 150.

[7] Rudolf Carnap, « Psychologie in physikalischer Sprache », Erkenntnis, vol. 3, 1932 ; trad. française : « La psychologie dans le langage physicaliste », Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Paris, PUF, 1985.

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