Dans quel monde vivons-nous ?

Pendant une longue période, ma réflexion philosophique s’est inscrite dans un cadre matérialiste strict, de type physicaliste. Autrement dit, mon travail reposait sur le présupposé selon lequel l’ensemble des faits peuvent être décrits en termes physiques ou, à tout le moins, être réduits à des descriptions en termes physiques. Plus précisément, j’adhérais à une forme de physicalisme ontologique, selon lequel il n’existe fondamentalement que des entités de nature physique, l’ensemble de la réalité étant ultimement constitué par ce que décrivent les sciences physiques.

Si certaines conceptions de l’esprit parviennent à s’inscrire dans le cadre d’un matérialisme strict — telles que le béhaviorisme ou le fonctionnalisme — ou peuvent être étayées par la thèse robuste de l’identité esprit-cerveau, il apparaît néanmoins que plusieurs philosophes ayant défendu ce matérialisme rigoureux ont eux-mêmes été conduits à interroger les limites d’une telle approche. À cet égard, l’ouvrage de Jaegwon Kim, Physicalism, or Something Near Enough[1], est particulièrement éclairant : en y présentant les qualia comme une forme résiduelle de ce que nous concevons sous le terme d’ « esprit », Kim met en lumière certaines difficultés explicatives, voire, l’évidence d’un déficit — ou d’un manque — explicatif au sein du cadre physicaliste. Le philosophe soutient que, dans la mesure où les qualia ne semblent disposer d’aucun budget causal propre, une interprétation épiphénoméniste à leur sujet peut être envisagée. Selon cette position, les propriétés phénoménales des états mentaux seraient causées par des états cérébraux, mais ne joueraient pas de rôle causal dans la production des événements physiques. En revanche, d’autres auteurs, tels que Daniel Dennett, adoptent une approche différente : tout en reconnaissant l’existence de l’expérience consciente, ils estiment que les qualia, tels qu’ils sont généralement définis, ne constituent pas des objets pouvant être intégrés de manière directe dans une explication scientifique. La perspective d’une élimination se présente alors naturellement.

De son côté, Thomas Nagel, depuis sa célèbre contribution « Qu’est-ce que ça fait d’être une chauve-souris[2] ? », s’est démarqué du courant dominant du physicalisme. S’inscrivant dans le prolongement d’arguments développés par Saul Kripke[3], il exprime un scepticisme à l’égard des théories qui, même si elles parvenaient à une connaissance complète des organismes, demeureraient obstinément muettes quant à la nature des qualités phénoménales.

Thomas Nagel

Selon Nagel, une conception du monde qui prétendrait être complète en s’en tenant exclusivement au point de vue objectif échoue précisément en ce qu’elle élimine la perspective subjective. Or cette perspective — le « Point de vue de nulle part[4] » ne pouvant la dissoudre — constitue un trait irréductible de la réalité elle-même. L’échec d’un tel projet tient donc au fait que les personnes, et plus généralement les êtres conscients avec leurs états mentaux phénoménaux, appartiennent pleinement à l’ordre naturel et ne sauraient être exclus d’une description adéquate du monde.

Un tel constat fait écrire à Nagel que ce qui se trouve derrière la tendance objective est que le monde décrit n’est pas notre monde[5] ; autrement dit, que le matérialisme exclusif est l’explication d’un monde dans lequel nous ne vivons pas.

Cette perspective, dont la domination du physicalisme exclusif est aujourd’hui manifeste, s’enracine dans une orientation fondamentale de la pensée moderne qui privilégie le point de vue objectif au détriment de la subjectivité. La révolution métaphysique amorcée au XVIIᵉ siècle par Galilée et Descartes institue un idéal de connaissance visant une description du monde indépendante de toute perspective particulière — le « point de vue de nulle part ». Le réel y est alors conçu comme une structure spatio-temporelle quantifiable, saisissable par les mathématiques, tandis que la manière dont le monde est vécu par des sujets conscients se trouve assignée hors du champ de la description objective.

Chez Descartes, cette exclusion prend la forme d’un dualisme : l’esprit et la matière interagissent causalement, mais relèvent de deux ordres ontologiquement distincts. Les tentatives ultérieures de surmonter cette fracture, en réintégrant l’esprit dans la nature au moyen de diverses formes de matérialisme (dispositionalisme, béhaviorisme, fonctionnalisme…), conservent néanmoins l’idéal objectiviste exclusif hérité de la modernité. Or, comme le souligne Nagel, ces théories peuvent rendre compte de ce que fait un esprit, mais non de ce qu’il est, car l’essence des phénomènes mentaux — leur caractère subjectif, tel qu’il est donné en première personne — résiste à toute description exclusivement externe ou en troisième personne[6].

Nous, en tant que personnes humaines, sommes des entités complexes pouvant être intégralement décrits par le physicalisme. D’ailleurs, cette approche matérialiste exclusive prouve chaque jour sa pertinence à travers les succès de la science moderne dans l’explication de nos mécanismes biologiques et cognitifs. Toutefois, une telle description, précisément parce qu’elle adopte un point de vue impersonnel et objectivant, ne saurait prétendre épuiser ce que nous sommes. Or, comme l’a montré Nagel, une description du réel qui élimine le point de vue en première personne ne décrit pas simplement le monde de manière incomplète ; elle décrit un autre monde que le nôtre.

Le problème de la relation entre le corps et l’esprit apparaît ainsi, pour reprendre la formule de Chalmers, comme un « problème difficile ». Sa persistance n’est peut-être pas liée à un simple déficit provisoire de nos théories, mais pourrait bien être l’indice d’une limite structurelle des approches qui entendent exclure la subjectivité au nom de l’objectivité scientifique.  En prétendant intégrer l’esprit à la nature à la seule condition qu’il soit traduisible dans les termes de l’objectivité scientifique, le physicalisme exclusif se condamne à laisser hors de portée ce qui constitue pourtant l’essence de l’esprit : le caractère phénoménal de l’expérience vécue. Dès lors, ne convient-il pas de se défier d’un physicalisme qui, sous couvert de rigueur explicative, fait l’économie de ce qui constitue précisément l’esprit ?



[1] Princeton University Press, 2005.

[2] « What Is It Like to Be a Bat », repris in Mortal Questions, Oxford, Oxford University Press, 1974 ; trad. française Yann Schmitt, Agone, 2025.

[3] Naming and Necessity, Cambridge, Harvard University Press, 1972/1980, trad. fr. P. Jacob, Fr. Recanatti, La logique des noms propres, Paris, Minuit, 1982.  

[4] The View from Nowhere, Oxford, Oxford University Press, 1986 ; trad. française S. Kronlund, Le point de vue de nulle part, Combas, L’Eclat, 1993.

[5] Ibid., p. 25.

[6] Mind and Cosmos, OUP, 2012 ; trad. française, D. Berlioz et F. Loth, L’esprit et le cosmos, Vrin, 2018, Chap. 2.

Lien Permanent pour cet article : https://www.francoisloth.com/dans-quel-monde-vivons-nous/

1 Commentaire

    • francoisperrogon sur 6 février 2026 à 19h43
    • Répondre

    Article issu du blog centré sur la notion de libre arbitre humain : https://illusionlibrearbitre.blogspot.com/

    Qualia : voilà une question qu’elle est bonne !
    Un article du neurobiologiste Charles Capaday (2025) pose une excellente question de fond :

    « Les trois idées principales sur la relation entre le cerveau et l’esprit, le dualisme cartésien, l’épiphénoménisme et la théorie de l’identité cerveau-esprit, sont examinées de manière critique. Aucune de ces idées, ni leurs nombreuses variantes, ne repose sur des mécanismes biologiques ou physiques explicites et la question n’est donc pas de nature scientifique (…) L’éminent physicien du XIXe siècle, John Tyndall, a fait valoir en 1868 devant la Section mathématique et physique de la British Association que, par exemple, si l’on découvrait que l’amour était associé à une rotation vers la droite d’une molécule donnée et la haine à une rotation vers la gauche de cette même molécule, alors la question « pourquoi éprouvons nous ces sentiments » resterait sans réponse. »
    « Pourquoi éprouvons nous des sentiments ». Excellente question !

    Il conclut :

    « Des progrès très importants seraient réalisés si jamais des liens de causalité entre conscience et activités cérébrales étaient découverts. Cela résoudrait le prétendu « problème difficile de la conscience ». Mais nous en sommes très loin. Le problème difficile demeurera et (…) je le pense insoluble. »

    Sur le même fil, le philosophe David Chalmers parle également du « problème difficile de la conscience » (Hard problem of consciousness) du fait du contenu subjectif de l’expérience consciente (expériences phénoménales « subjectives » ou qualia).

    Lui et quelques autres affirment que la conscience constitue un problème « spécial », comportant un caractère distinct des autres problèmes en science. La conscience ferait exception, et elle seule, à une thèse naturaliste de la conscience en occupant « un espace ontologique à part ». Globalement, cette position antimatérialiste postule que l’expérience consciente doit comporter un aspect immatériel (surnaturel ?). Ce qui est troublant, c’est que Chalmers présente un trouble (non pathologique) dans lequel deux sens, voire plus, sont associés : la synesthésie, soit une sorte de confusion des sens, pour être bref. Serait-ce un déterminant génétique – non choisi librement – formant motif pour s’intéresser plus spécifiquement à cette question des qualia ?
    Nous pouvons reprendre la question du jour et cette quale (singulier de qualia) : « pourquoi » la section d’un doigt fait-elle subjectivement « mal » ?
    ______________________________________________________________________________________________________
    N.B : on connait déjà la réponse au « comment » : c’est le circuit de la douleur (lésions tissulaires / récepteurs sensoriels etc. jusqu’au cerveau avec réponse motrice éventuelle qui d’ailleurs peut rester au niveau médullaire dans le cadre des « réflexes »).
    ______________________________________________________________________________________________________
    Reste le « pourquoi » ça fait « mal » ?
    On pourrait déjà remarquer que la question du pourquoi est inadaptée concernant la science pour laquelle nulle « intention » spiritualiste n’est légitime. Passons !

    La description fine de l’irruption de la sensation subjective de douleur est actuellement inconnue du point de vue scientifique. Les neurosciences modernes peuvent décrire avec précision les corrélats biologiques des émotions – par exemple, les activations neuronales ou les réactions chimiques dans le cerveau – mais elles restent muettes sur l’origine de la sensation consciente elle-même.

    Mais prenons le cas où ça ne fait pas mal… alors qu’objectivement ça le devrait !

    Soit un gamin de quatre ans présentant des anomalies dans le circuit de la douleur (cas réel). Ce gamin a eu le doigt coupé par accident mais ne « ressent » pas la douleur du fait de son insensibilité congénitale à la douleur. Le chirurgien lui donne une sucette après l’intervention pour le féliciter de son courage (?). Le gamin se recoupe le doigt par la suite pour obtenir une nouvelle sucette ! Où l’on voit qu’il ne faut pas donner de sucettes aux enfants.

    En fait, l’absence de douleur peut entraîner des blessures fréquentes, plus ou moins graves, notamment aux extrémités (doigts, orteils) car les signaux d’alerte normaux sont absents.

    On commence à voir en quoi cette « sensation » de douleur qui fait « mal », issue de l’évolution dans la conception matérialiste évolutionniste, est une garantie (imparfaite) de la survie au même titre que toutes les sensations diverses (vue / odorat / toucher…), et les émotions (amour / peur / jalousie / haine… et autres passions, joyeuses comme tristes). Toutes ces sensations et qualia – dont la sensation du libre arbitre – sont au service à des degrés divers de la survie à tout prix (voir L’humain : un « robot » biologique ?). Un humain génétiquement sourd, aveugle, sans odorat etc. a peu de chance de survie du côté de nos ancêtres. Il ne se reproduira pas.

    Finalement, la conception immatérielle de la conscience et des qualia façon Chalmers est très, très, très loin de faire l’unanimité chez les philosophes, et moins encore chez les scientifiques. J’ai bien peur que ce ne soit qu’une façon peut-être naïve, voire délibérément spiritualiste, de réintroduire par la fenêtre la dualité cartésienne corps/esprit.

    Faut-il l’existence d’une conscience phénoménale (qualia) pour soutenir le concept de libre arbitre ? Les travaux de Sytsma et Snater montrent que l’association entre conscience phénoménale et libre arbitre est également une illusion métaphysique. Les non‑philosophes n’emploient pas le concept de phénoménalité : pour eux, être “conscient” signifie être éveillé, attentif, capable de contrôler son comportement. Les études qui prétendent que la phénoménalité serait une condition du libre arbitre reposent sur une confusion conceptuelle : elles projettent sur les participants un sens technique du mot “conscience” qui n’appartient qu’au vocabulaire philosophique. Cette découverte renforce l’idée que de nombreuses difficultés du débat sur le libre arbitre proviennent de glissements sémantiques et de réifications conceptuelles – des illusions métaphysiques plutôt que des problèmes réels.

    Ce que le Pr de psychologie et neurosciences Michael Graziano résume ainsi :

    « La croyance en une composante non matérialiste de l’esprit est un fragment persistant d’un groupe plus large de croyances psychologiques populaires incorrectes et culturellement répandues… qui dérivent de modèles sociocognitifs implicites, qui ont infiltré la science de la conscience en perpétuant des hypothèses erronées. »

    Chassez le surnaturel, il reviendra au galop !

    Finalement, l’esprit – ou la conscience – n’est qu’un épiphénomène lié au fonctionnement de notre cerveau, sans véritable pouvoir d’action sur nos vies. C’est l’idée développée par Stéphane Charpier, professeur en neurosciences à la Sorbonne et chercheur à l’Institut du cerveau, dans son livre « Le Cauchemar de Descartes ».

    « Thomas Huxley avait déclaré que la conscience humaine n’est qu’un sous-produit du cerveau. Un épiphénomène, quelque chose qui résulte de l’activité cérébrale mais qui n’a aucun impact sur elle. Il la comparait à la vapeur d’une locomotive : légère, vaporeuse, produite par le mécanisme, mais sans effet sur la course du train. Selon une telle vision, nous serions en fait des machines.

    Et que voulez-vous que nous soyons d’autre ? Je tiens à être clair : être une machine biologique ne signifie pas que nous n’ayons pas la possibilité d’effectuer des choix et de mener une existence digne et consciente… »

    Si vous avez par ailleurs 1h35 à gagner, écoutez « Notre cerveau à tous les niveaux » par le neuroscientifique Bruno Dubuc. : https://www.google.com/search?q=notre+cerveau+%C3%A0+tous+les+niveaux+dubus&oq=notre+cerveau+%C3%A0+tous+les+niveaux+dubus&gs_lcrp=EgZjaHJvbWUyBggAEEUYOTIHCAEQIRigATIHCAIQIRigAdIBCTEzOTgzajBqN6gCCLACAfEF3dAvtknU-Ps&sourceid=chrome&ie=UTF-8#fpstate=ive&vld=cid:dcc5ad57,vid:OvIs7-LgppA,st:0

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.